Curieuse idée que de construire une encyclopédie prétendant détenir la totalité du savoir, mais dont quasiment aucun article n’est rédigé par un spécialiste de la question. Les créateurs de Wikipédia ne dissimulent pas leurs intentions hégémoniques : « Aidez-nous à changer le monde ! », disait un de leurs slogans. Mais le changer dans quel sens ? En tout cas, cette volonté hégémonique est en voie d’être atteinte, avec les centaines de milliers d’articles dont l’encyclopédie dispose à présent, et dont la consultation est gratuite.
Pourquoi aucun spécialiste ne peut-il songer sérieusement à y participer ? Parce que les articles sont anynomes et que n’importe qui peut les modifier. La rédaction des articles se fait de manière collective. Si un Prix Nobel rédige un article sur la physique ou la physiologie, un lycée aura le droit d’y apporter des changements, et il sera difficile, voire impossible, de savoir qui a écrit quoi. Cela devrait décourager plus d’un scientifique...
Wikipédia tente de donner plus de fiabilité à ses articles en contraignant les rédacteurs à se baser sur des sources vérifiables et à les citer. Mais un texte peut être truffé de références et être en même temps un tissu d’âneries. On en a un bel exemple avec ce livre de Jacques Attali intitulé L’homme nomade, où un auteur qui n’est pas historien, et qui n’a probablement jamais eu l’intention de le devenir, tente de réécrire l’histoire de l’humanité. Les centaines de références qu’il cite ne l’empêchent pas de commettre des erreurs monumentales et de développer une théorie des plus contestables, selon laquelle l’homme est par nature nomade. La qualité d’un texte dépend avant tout de celle de son auteur.
Parlons d’un article de Wikipédia qui prétent être un modèle du genre : celui sur Achille, en sa version du 15 janvier 2008. Tout ce qui est dit dans cet article est basé sur des références vérifiables, à savoir sur des textes grecs originaux, d’Homère à Ovide en passant par Euripide. Pas moins de 108 références ont été citées. Dira-t-on pour autant que cet article est digne de foi ? Pas exactement. Citons ce passage qui parle de l’invulnérabilité d’Achille : Il devient ainsi invulnérable, à l’exception du talon par lequel sa mère l’avait tenu, ce qui a donné lieu à l’expression "talon d’Achille", qui signifie "endroit vulnérable, point sensible". Néanmoins, l’Iliade ne mentionne aucune de ces traditions liées à la naissance d'Achille, et rien dans l'épopée ne permet d'affirmer qu’il est insensible aux coups. Tout est exact dans ce passage mais il n’en est pas moins tendancieux. Il pourrait induire le lecteur à croire que l’invulnérabilité d’Achille est une invention relativement récente des Grecs, en tout cas postérieure à la prestigieuse Iliade d’Homère. Rien ne dit pourtant que la poésie homérique soit la source la plus digne de foi pour l’étude de la mythologie grecque : il a pu exister des traditions populaires très anciennes, ignorées par Homère, qui n’ont été notées que plusieurs siècles après lui. En vérité, le mythe du guerrier quasiment invulnérable est très répandu dans le domaine indo-européen et remonte donc à la mythologie proto-indo-européenne. On peut citer Soslan, Sâm et Isfandiyar en domaine iranien, Bhîsma et Jarâsanda en domaine indien, Lleu en domaine celtique, Siegfried et Grendel en domaine germanique. Mais de tout ceci, rien n’est dit dans l’article de Wikipédia. Voilà comment il est possible d’induire le lecteur en erreur tout en constellant le texte de références irréprochables.
Dans le domaine des sciences humaines, des manipulations sont fréquemment effectuées par des idéologues mal intentionnés, mais tout le monde a droit de cité sur Wikipédia (à moins bien sûr d’être ouvertement raciste ou antisémite). Ce principe s’appelle la « neutralité du point de vue ». On pourrait penser que la pluralité des opinions exprimées est une garantie d’objectivité, mais elle conduit plutôt à des articles manquant de cohérence où des conflits peuvent apparaître au grand jour. De tels articles ne sont pas dignes de paraître dans une encyclopédie.
On pense que les peuples turcs sont originaires d’Asie centrale. Certains historiens envisagent une origine plus à l’ouest, suivie d’une migration vers l’Asie centrale durant la préhistoire.
Des comparaisons entre le sumérien et les langues turques modernes semblent indiquer l’existence d’un vocabulaire commun ; de là découle la thèse que les Sumériens sont la plus ancienne peuplade turque attestée et qu’ils sont originaires de l’est de la mer Caspienne mais ont cependant établi leur civilisation en Mésopotamie. Cette thèse est cependant sujette à controverse, dans la mesure où la majorité des linguistes considèrent le sumérien comme un isolat linguistique, et est assimilable à un produit de l'idéologie panturque.
Le fait que les Turcs soient originaires de l’Asie centrale, et plus lointainement de la Sibérie, est un fait solidement établi. Le « on » servant de sujet au verbe « penser » représente la quasi-totalité de la communauté scientifique. Les « historiens » qui cherchent une origine plus occidentale aux Turcs sont des nationalistes turcs. Parmi eux, se trouve un certain Prof. Dr. Mirfatykh Z. Zakiev, un personnage aux titres universitaires travaillant à Kazan au Tatarstan (territoire turcophone situé en Russie). En voulant identifier les Turcs aux Sumériens établis il y a plus de 5000 ans en Mésopotamie, ces individus cherchent à leur donner du prestige et de l’ancienneté. Leurs arguments sont aberrants mais ils peuvent être cités sur Wikipédia. On remarque cependant qu’un auteur anonyme a exprimé son désaccord, ce qui a enlevé toute cohérence au passage cité.