Les Tokhariens



1. Découverte.

Le deuxième plus grand désert de sable du monde, avec ses 337 000 km², se trouve au cœur de l’Asie. C’est le Taklamakan (ou Täklimakan, plus correctement orthographié). Il est bordé à l’ouest par le Pamir, appelé le « Toit du monde » par les Iraniens, au nord par les Monts Célestes (Tian Shan en chinois et Tängri Tagh en turc), au sud par les massifs du Kunlun et de l’Altyn Tagh. Du côté oriental, il communique avec le désert de Gobi. Il tombe encore moins d’eau sur ce désert que sur le Sahara : seulement 3,8 cm par an dans sa partie occidentale et 1 cm par an dans sa partie orientale. De l’hiver à l’été, les températures varient entre -40 °C et +50 °C, avec une amplitude thermique entre le jour et la nuit atteignant les 20 °C. De telles conditions privent les dunes de toute vie : on n’y trouve même pas de scorpion.

C’est le long de fleuves descendant des montagnes pour s’aventurer dans le désert et surtout dans des oasis périphériques que la vie peut se développer. Le plus long de ces fleuves, le Tarim, traverse d’ouest en est la partie septentrionale du désert. La gigantesque dépression dans laquelle repose le Taklamakan a donc été appelée « bassin du Tarim ». Sa porte occidentale est la cité de Kachgar. Plusieurs routes contournent le désert. La plus septentrionale passe par les villes d’Aksou, de Koutcha, de Karachahr, de Tourfan et de Hami. Elle se dirige ensuite vers le sud et arrive à la cité de Dunhuang, à l’ouest de la province chinoise du Gansu. La route méridionale traverse les villes de Yarkand, de Khotan, de Niya et de Cherchen. Elle passe ensuite au sud du Lop Nor, un grand marais salé dont la surface a aujourd’hui beaucoup diminué, puis elle rejoint la route septentrionale à Dunhuang. Ces itinéraires sont des branches de ce que le géographe Ferdinand von Richthofen a appelé, au XIXe siècle, la Route de la Soie.


Tracé de la Route de la Soie. Ses branches entourent le désert du Taklamakan. Le point rouge où elles se séparent, à louest, est la cité de Kachgar. En empruntant sa branche septentrionale, on traverse dabord les cités dAksou et de Koutcha. Il y a ensuite une bifurcation.


Aujourd’hui, la population du bassin du Tarim est majoritairement composée de Ouighours, un peuple de langue turque et de confession musulmane. On trouve d’autres peuples turcs, comme les Kirghiz et les Kazakhs, ainsi que des Mongols dans la région de Karachahr. Il y a de plus en plus de Chinois installés dans les villes ; ils forment aujourd’hui 40% de la population. Le nom du Täklimakan est compris par les Ouighours comme une expression signifiant « Si tu entres, tu ne ressortiras jamais », mais l’archéologue ouighour Dolkun Kamberi explique qu’il s’agit d’un ancien terme signifiant « vigne ». Le climat sec et ensoleillé de cette région est très propice à la culture de la vigne, particulièrement à Tourfan. Quant au nom du Tarim, ce serait aussi un mot ouighour se traduisant par « terre cultivée ».

Les Ouighours n’ont pas toujours vécu dans le bassin du Tarim. Ils se trouvaient en Mongolie en 840 quand une invasion des Kirghiz les a contraints à quitter ce territoire. Mais alors, qui habitait les oasis du Taklamakan avant leur arrivée ? Les annales chinoises parlent des royaumes de Qiuci (Ts’ieou-ts’eu en transcription française), c’est-à-dire de Koutcha, et de Yanqi (Yen-ts’i) dans la région de Karachahr. Il y a 2000 ans, ils étaient les deux Etats les plus peuplés de cette région. De nombreux autres royaumes existaient, les plus petits étant réduits à d’uniques cités. Mais ces témoignages ne nous permettent pas de connaître l’identité de ces peuples.

Carte de la partie orientale du bassin du Tarim établie en 1939 par l’archéologue Folke Bergman.
Au nord, sont localisées les cités de Karachahr (Qara-shahr, près d
un lac appelé Baghrash-köl), Tourfan (Turfan) et Hami. La cité de Koutcha napparaît pas: elle est à louest de Karachahr.

Des expéditions menées par des Occidentaux et des Japonais, à partir du XIXe siècle, permirent de répondre à cette question. On peut citer Aurel Stein (1862-1943), un orientaliste d’origine hongroise devenu britannique en 1904, l’Allemand Albert Grünwedel (1856-1935), un spécialiste de l’Inde et de l’art bouddhique, son compatriote Albert von Le Coq (1860-1930), ainsi que le sinologue français Paul Pelliot (1878-1945). Ce dernier atteignit Kachgar en août 1906 puis se dirigea vers Koutcha, où passa huit mois et récolta un grand nombre de manuscrits. Il y avait des documents en sanskrit et d’autres qui utilisaient la même écriture que le sanskrit, mais dont la langue était inconnue. On l’appela la langue I. L’écriture en question était la brāhmī, inventée par les Indiens au IIIe siècle avant notre ère. Elle a engendré la devanāgarī, l’écriture actuelle des Indiens, ainsi que les écritures des Tibétains, des Birmans, des Khmers et des Thaïs.

Des documents en langue I avaient été trouvés non seulement dans la région de Koutcha, mais aussi dans les régions de Karachahr et de Tourfan, donc sur une grande partie de la route septentrionale. Le turcologue allemand F. W. K. Müller lui donna en 1907 le nom de tokharien. En 1908, les indianistes Emile Sieg et Wilhelm Siegling prouvèrent son caractère indo-européen. Un peu plus tard, l’orientaliste français Sylvain Lévi publia les premières traductions de textes. Le début de son déchiffrement ne posa pas vraiment de problème, puisque l’on disposait de documents bilingues tokharien-sanskrit. L’existence de deux dialectes, nommés A et B, fut reconnue. Il s’agissait en réalité de deux langues, aussi différentes l’une de l’autre que le roumain l’est de l’italien. La famille indo-européenne s’enrichissait ainsi d’un nouveau membre, un peu avant le déchiffrement du hittite.

La langue B a reçu le nom de « koutchéen », car elle est la seule langue attestée sur le territoire du royaume de Koutcha. Plus à l’est, dans les régions de Karachahr et de Tourfan, elle coexiste avec la langue A. Les manuscrits rédigés en cette dernière langue provenant en grande majorité de Karachahr, où se trouvait le royaume d’Agni (Yanqi pour les Chinois), il semble raisonnable de l’appeler l’« agnéen ». Il faut donc admettre que le koutchéen était utilisé comme langue littéraire par les Agnéens. Le problème de la langue des Tourfanais n’est pas résolu avec certitude. Beaucoup de spécialistes admettent qu’ils parlaient l’agnéen, mais c’est sans compter sur le fait que les manuscrits en koutchéen retrouvés chez eux présentent des particularités locales. C’était une forme dialectale du koutchéen, donc une langue vivante et non purement littéraire. Il se peut donc que les Tourfanais aient parlé la même langue que les Koutchéens et que les Agnéens, qui vivaient entre ces deux peuples, aient utilisé une langue qui leur était propre. Cette situation étrange se comprend si les Agnéens étaient des migrants installés entre les Koutchéens et les Tourfanais.

   Il est instructif de mettre en parallèle deux phrases en agnéen et en koutchéen qui sont de même signification :

        Elles sont extraites d’un texte qui semble décrire le développement du fœtus et elles signifient : « La vingt-deuxième semaine apparaît sa moelle ».

        Une des caractéristiques majeures du tokharien est la disparition des occlusives sonores et aspirées : les trois séries docclusives g, d, b ; gh, dh, bh et kh, th, ph de lindo-européen commun (langue mère de toutes les langues indo-européennes) ont été réduites à la seule série k, t, p. Les Tokhariens ne pouvaient donc pas prononcer correctement le nom de Bouddha : ils disaient Poutta. Ils ont créé une voyelle, transcrite par la lettre ä, qui était assez proche du i. Les mots tokhariens ont été raccourcis : « cheval » se dit *ekwos en indo-européen commun, yakwe en koutchéen et yuk en agnéen. Le phénomène est plus prononcé en agnéen quen koutchéen, parce que la seconde de ces langues a évolué plus lentement que la première.

Article détaillé : Introduction à la langue koutchéenne.


2. Histoire.  

      De même que la plupart des peuples indo-européens, les Tokhariens n’ont jamais été unis. Cette situation était favorisée par les conditions géographiques : ils étaient répartis dans des oasis entre lesquelles les voyages étaient parfois longs, voire même périlleux. De grandes unités politiques s’étaient cependant constituées, notamment au nord du Taklamakan où les oasis occupaient d’importantes superficies. Le royaume de Koutcha était le plus puissant et le plus peuplé. Il dominait de petits royaumes environnants, y compris à l’ouest du bassin du Tarim, où une langue iranienne était parlée. Le tokharoloque Douglas Q. Adams a estimé qu’au VIIe siècle, avec ses États vassaux, il occupait une superficie égale à celle du Népal et qu’il comprenait dans les 450 000 habitants, soit autant que l’Angleterre à la même époque. Le terme de « cité-État » que lui attribuent certains auteurs ne lui convient donc pas du tout. Son important rayonnement culturel était lui a permis de laisser son empreinte sur la civilisation chinoise.




Chevaliers koutchéens. Peinture murale des grottes de Kyzyl.

        Un autre royaume important était celui du Kroraina, à l’ouest du Lop Nor. C’est l’État tokharien le plus anciennement attesté : les Chinois connaissaient son existence dès l’an -176. En chinois, son nom est devenu Loulan ; il était aussi appelé Shanshan. Durant les premiers siècles de notre ère, un petit royaume situé à l’ouest de l’oasis de Niya était sous sa domination. Ses vestiges figurent parmi les premières découvertes d’Aurel Stein. Cet explorateur y récolta des documents en gāndhārī, une langue du nord-ouest de l’Inde utilisée comme langue administrative. Du vocabulaire tokharien parsème ces textes. Ceci montre que les habitants du Kroraina étaient des Tokhariens. Leur civilisation a périclité durant le Ie millénaire à cause de l’avancée du désert. Au contraire des Koutchéens ou des Agnéens, ils n’ont pas utilisé la brāhmī pour noter leur langue.

        Tous écrits durant le Ier millénaire, les documents rédigés par les Tokhariens ne nous apprennent rien sur leur histoire. Ils nous livrent seulement quelques noms de rois. Ce sont les Chinois qui nous renseignent, mais l’histoire qu’ils ont rédigée est celle de leurs tentatives de conquête. Durant toute cette période, les Tokhariens étaient pris en étau entre deux surperpuissances rivales : les peuples nomades de l’actuelle Mongolie et les Chinois. Le bassin du Tarim était une proie qu’ils se disputaient. Ses royaumes étaient en permanence contraints de faire allégeance aux nomades ou aux Chinois. La pression exercée par la Chine était particulièrement forte quand elle était gouvernée par une grande dynastie, comme celle des Han (de -206 à 220) ou des Tang (618-907). En 648, les Chinois infligèrent aux Koutchéens de terribles représailles après avoir vaincu leur résistance : ils détruisirent cinq grandes villes et massacrèrent tous leurs habitants.

        Les Tokhariens n’ont pas toujours été des proies : il y a un temps où ils étaient des prédateurs. Environ depuis l’an -1200, les Chinois connaissaient un « peuple des Chiens » qui était presque certainement identique aux Tokhariens. Le mot chinois désignant les chiens, quan (ts’iuan en transcription française), prononcé *khiwən dans l’Antiquité, est probablement d’origine tokharienne : en koutchéen, il se dit ku à l’accusatif et kwen au génitif. Il existe un nom propre koutchéen, Kwentoko, signifiant « Rapide comme un chien ». Il est tout à fait possible que les Tokhariens se soient mythiquement assimilés à des chiens, de même que certaines tribus celtiques. Or la dynastie chinoise des Zhou, arrivée au pouvoir vers -1045, fut confrontée à un peuple appelé Quan-rong 犬戎 ou Xian-yun 玁狁. Le terme xian désigne un chien à long museau ; les deux idéogrammes et contiennent la clé , qui est une forme alternative de . Au Xe siècle avant notre ère, le roi Mu des Zhou dut mener une expédition contre les Quan-rong, sans doute dans l’est du bassin du Tarim. En -771, ils détruisirent la capitale des Zhou et tuèrent leur roi. Durant l’Antiquité, les Tokhariens étaient ainsi de redoutables guerriers susceptibles de faire trembler la Chine.

        Ceci permet de penser qu’ils habitaient le bassin du Tarim au moins depuis l’an -1200 et qu’à cette époque, ils ont commencé à se rapprocher de la Chine centrale. C’est justement à cette époque que les chars de guerre à deux roues sont apparus en Chine. Ils sont visiblement d’origine occidentale et le vocabulaire qui leur est relatif comporte des mots tokhariens. Lors de leur expansion de la fin du IIe millénaire avant notre ère, les Tokhariens ont donc probablement donné leurs chars aux Chinois, ainsi que leur désignation des chiens. On ignore quand les royaumes de Koutcha, de Tourfan ou du Kroraina se sont formés. On sait seulement qu’ils existaient déjà au IIe siècle avant notre ère. La constitution de royaumes sédentaires nécessitait la connaissance de l’agriculture irriguée. Grâce à des fouilles effectués dans l’ouest du bassin du Tarim, sur le site de Djoumkoulak Koum, on sait que des réseaux d’irrigation existaient dès l’an -500. A cet endoit, il existait un État assez bien organisé pour pouvoir construire d’importantes fortifications.  Une reconstitution en est présentée ci-contre.


3. Un poème koutchéen.


        Les documents les plus anciens datent du VIe ou peut-être du Ve siècle, mais pour lessentiel, ils remontent aux VIIe et VIIIe siècle. Sils sont rédigés sur du papier, invention venue de Chine au début de notre ère, leur présentation est de type indien. Ils sont toujours plus ou moins fragmentaires. Les textes retrouvés sont surtout dinspiration bouddhique. Ce sont des sermonts du Bouddha, des réflexions philosophiques ou des règles de discipline monastique. Les Tokhariens ont également composé des textes narratifs destinés à être récités en public, racontant des épisodes de la vie du Bouddha ou de ses vies antérieures. La forme de ces récits, qui fait alterner les vers et la prose, est originaire de lInde. De la littérature tokharienne non bouddhique, il ne reste qu’une seule œuvre, un poème d’amour koutchéen. En fait, seulement deux strophes ont été conservées. Les voici :
               

   mā ñi cisa no śomo ñem wnolme lāre tāka mā ra posta cisa lāre mäsketär-ñ
   ciṣṣe laraumñe ciṣṣe ārtañye pelke kaltta
rr śolämpa ṣṣe mā te stālle śol wärñai

   taiysu pälskanoym sanai aryompa śāyau karttse śaulu wärñai snai tserekwa snai tāte (nāne ?)
   yāmor ñīkte e cau ñī palskañe śarsa tusa ysaly ersate ciy araŚ ñi sälkāte
   wāya ci lauke tsyāra ñiŚ
wetke lykautka-ñ pāke po läklentas cie tsārwo sampāte-ñ


        Il y a des subtilités que la langue française ne peut pas rendre. Ainsi, le mot ārtañye, traduit ici par « contentement », est proche de « amour » (larauñe). Un mot de signification inconnue, tāte ou nāne, que l’on n’est même pas sûr de pouvoir lire correctement parce que le t ressemble au n, a été remplacé par un point d’interrogation :

        D’être vivant appelé humain, personne ne m’a été plus cher que toi, personne ne me sera plus cher que toi.
        L’amour de toi, le contentement de toi sont le souffle de la vie. Cela ne doit pas diminuer la vie durant.

    Ainsi, je pensais : avec une unique femme aimée, je vivrai correctement la vie durant, sans tromperies, sans  ? .
    Le dieu Karma seul a su que ceci était ma pensée. C’est pourquoi il a créé la discorde, il a déchiré mon cœur qui t’appartenait.
    Il t’a emmenée au loin, il m’a tiré à part, il m’a produit un lot de toutes les souffrances. Il m’a privé de ton réconfort.

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