En russe, un kourgane (ou kurgán) est un tertre funéraire. De tels tumulus sont très nombreux dans les steppes du nord de la Mer Noire. Certains sont iraniens et relativement récents ; d’autres sont beaucoup plus anciens. Ce sont ces derniers que Marija Gimbutas a considéré comme des sépultures de Proto-Indo-Européens.
La première culture qu’elle a définie, datée de -4500 à -3500, a été qualifiée de « Kourganes I ». Elle correspond en particulier à la culture de Seredniï Stih II (ou Sredniï Stog II) en Ukraine. Le principal établissement connu est celui de Dereîvka, sur le Dniepr. C’était un village habité de -4200 à -3700. Une sorte de clôture le délimitait. Les archéologues y ont trouvé deux bâtiments rectangulaires, partiellement enterré, le plus grand mesurant 13 × 6 m (sur un autre site, il y avait des huttes semi-souterraines). Ses habitaient cultivaient le blé et le millet et pratiquaient l’élevage, par ordre d’importance des chevaux, des bovins, des moutons et des chèvres, ainsi que des porcs. On mangeait les chevaux, mais un crâne enterré présente une usure des dents due à un mors : cet animal avait été monté. Il était l’un des premiers chevaux utilisés pour le transport. Des porte-mors en bois de cervidé ont d’ailleurs été trouvés. Les morts étaient saupoudrés d’ocre et enterrés dans de simples fosses parfois surmontées d’un petit tertre funéraire. Des restes de chevaux ou de bœufs les accompagnaient fréquemment.
En Russie, sur le cours moyen de la Volga, il a existé une culture dite de Khvalynsk, ressemblant à celle de Seredniï Stih II mais plus ancienne, car datée de -5000 à -4500. Sur la carte, son emplacement est marqué par le mot « Urheimat ». C’est là qu’auraient vécu les Proto-Indo-Européens à cette époque. Vers -4500, ils auraient agrandi leur territoire vers l’ouest, c’est-à-dire vers l’Ukraine, où ils auraient fondé la culture de Seredniï Stih II.

C’est à partir de -3500 que les kourganes se développèrent véritablement, notamment au sein de la culture de Mikhaïlivka (de -3600 à -3000) sur le cours inférieur du Dniepr, au plus au sud dans la péninsule de Crimée. Ces tumulus pouvaient être entourés d’un cercle de pierre, coutume typiquement indo-européenne. Il s’agit de frontières séparant le monde des vivants de l’Autre Monde.
La culture de Mikhaïlivka faisait partie d’un ensemble plus vaste, celle des Tombes à fosse (Jamna), datée de -3600 à -2200. A son apogée au IIIe millénaire (la phase « Kourganes IV » dans la terminologie de M. Gimbutas), elle occupait une aire immense, allant à l’ouest jusqu’à l’embouchure du Danube et à l’est jusqu’à la rivière Oural. Elle avait donc une extension de 3000 km. Une telle culture ne pouvait pas être uniforme : différentes variantes sont distinguées. La métallurgie du cuivre se développait (on était au chalcolithique). Certains établissement étaient protégés par des remparts de pierre, mais une pratique intensive de l’élevage, dans les zones de steppes, a pu entraîner l’apparition d’une forme de nomadisme. Un moyen de transport essentiel apparut : les véhicules à roues. Le tout premier a été trouvé dans une tombe, sur le Dniepr inférieur. Il est daté de -2900 avec une marge d’erreur de 400 ans. La roue est apparue à peu près en même temps en Mésopotamie.
Les hommes de Seredniï Stih II entretenaient des relations, à l’ouest, avec la culture de Cucuteni-Trypillia (Tripolié en russe), qui s’est constituée en Roumanie dès le VIIe millénaire et s’était étendue vers la Moldavie et le sud-ouest de l’Ukraine. Des cultures situées plus à l’ouest, le long du Danube, lui étaient apparentées, comme celles de Gumelnitsa en Roumanie et de Vinča en Serbie. Il s’agissait d’une civilisation technique très évoluée qui avait fondé de véritables villes : l’une d’elles recouvrait 400 hectares et comportait 2700 maisons. Certaines de ces habitations comportaient des étages. On a trouvé des ateliers de potiers et même une sorte de quartier artisanal. Les températures de cuisson pouvait atteindre 1200 °C. Une application de poudre de graphite ou d’or était effectuée sur certains vases. Des bâtiments de culte sont attestés. Des statuettes féminines prévues pour être fixées debout sur des socles ont également dû avoir une signification cultuelle.
Cette brillante civilisation fut victime de l’arrivée d’hommes des Kourganes. La première vague se serait produite entre -4400 et -4200. Les migrants installèrent leur huttes à demi enterrées et leurs tumulus entre les villages des autochtones, qui durent se doter de fortifications. Une transformation progressive s’effectua. Ce ne fut pas la culture de Cucuteni-Trypillia qui fut touchée, mais les cultures situées plus à l’ouest, jusqu’en Hongrie et en Autriche. Il y eut une deuxième vague, entre -3500 et -3200, qui entraîna une « kourganisation » profonde des cultures danubiennes, y compris de celle de Cucuteni-Trypillia. C’est ainsi que la culture de Baden émergea sur le cours moyen du Danube, en Hongrie. Les hommes de Kourganes franchirent le bas Danube et les monts des Balkans, occupèrent l’est de la Bulgarie et de la Grèce où la culture d’Ezero se constitua, puis ils poursuivirent leur progression jusqu’en Anatolie occidentale où ils fondèrent le site de Troie I (Troja I, le niveau le plus ancien de la ville de Troie).
Selon Marija Gimbutas, ces vagues de peuplement marquent le début de l’indo-européanisation de l’Europe centrale. C’est sûrement dans la zone balkano-danubienne que les Hittites, puis les Phrygiens et les Arméniens sont partis pour l’Asie mineure, mais la chronologie exacte des évènements n’est pas claire. Les Hittites sont probablement liés à la culture d’Ezero, qui semble avoir subsisté durant tout le IIIe millénaire, et donc être issus de la deuxième vague. Mais certains archéologues pensent que cette culture a recueilli un important héritage de la première vague. Les Hittites seraient dans ce cas les descendants des hommes des Kourganes qui avaient quitté l’Ukraine au cours du Ve millénaire.
Ces derniers ont interrompu le développement d’une civilisation qui aurait pu avoir un très bel avenir, mais n’étaient-ils pour autant que des « barbares » face aux hommes du Danube ? Le degré de civilisation ne se mesure pas seulement aux réalisations architecturales et à la maîtrise de la poterie et de la métallurgie. Il peut aussi se mesurer à l’aune de la vie intellectuelle ou spirituelle. Les hommes des Kourganes ont très bien pu avoir des prêtres qui vivaient de manière rustique mais se livraient à de profondes spéculations philosophiques, comme les druides. L’archéologie ne peut malheureusement pas nous renseigner à ce sujet.
Marija Gimbutas s’est surtout préoccupée de l’indo-européanisation de l’Europe. En fait, ce phénomène est beaucoup plus clair en Asie. Tout d’abord, dès -3500, il a existé en Sibérie méridionale une véritable antenne de la culture des Kourganes : la culture d’Afanasievo. Elle aurait subsisté durant la plus grande partie IIIe millénaire avant d’être remplacée par la culture d’Okunevo. Cette dernière fut fondée par des Sibériens, des hommes de type mongoloïde. Chez eux, les hommes d’Afanasievo étaient des étrangers : comme les hommes des Kourganes, ils étaient d’un type qualifié de proto-europoïde. Il est difficile de ne pas voir en eux les ancêtres des Tokhariens, les plus orientaux de tous les Indo-Européens, localisés sur le territoire actuel de la Chine (dans le bassin du Tarim, au sud des Tian Shan). L’archéologie indique qu’ils s’y trouvaient au moins depuis le début du IIe millénaire, peu après la disparition de la culture d’Afanasievo.

Par ailleurs, il est quasiment certain que les Indo-Aryens et les Iraniens sont les héritiers, au point de vue linguistique et culturel, de la culture des Tombes à Fosse. Au cours du IIIe millénaire, un peuple que l’on peut qualifier de proto-indo-iranien a dû occuper une grande partie de cette aire culturelle. Les premiers éléments de preuve sont linguistiques : à l’époque où il était encore indifférencié, donc au cours du IIIe millénaire, l’indo-iranien a fourni un important vocabulaire aux langues finno-ougriennes. Cette famille comprend les langues de Finlande et d’Estonie, le hongrois ainsi que des langues parlées en Russie telles que le mordve ou le mansi (ou vogoul). On sait que son foyer se trouve au nord de la Russie, ce qui implique que les Proto-Indo-Iraniens ont vécu près de ce territoire. Quelques-unes de ces correspondances sont données ci-dessous.
| Finno-ougrien | Indo-iranien | |
| dieu | *pakas | *bhagas |
| ciel (i.-i. être céleste) | *taivas | *daivas |
| faucille | *tarwas | *dharvas |
| loup | *werkas | *vrkas |
| porcelet | *porcas | *parcas |
| mort | *martas | *mrtas |
Vers la fin du IIIe millénaire, les futurs Indo-Aryens se dirigèrent vers le sud-ouest, jusqu’à ce que l’on appelle le Turkestan russe, où ils s’intégrèrent problablement à une grande civilisation dite bactro-margienne (BMAC, Bactria-Margiana Archaeological Complex en anglais). Les steppes ukrainienne et russes furent alors laissées aux mains des futurs Iraniens. Les Finno-Ougriens continuèrent à emprunter du vocabulaire, mais aux Iraniens et non plus aux Proto-Indo-Iraniens. Sur la Volga, une culture dite des Tombes à Charpente (Srubna) se forma au début du IIe millénaire. Elle dérivait très clairement de celle des Tombes à Fosse. Une autre culture étroitement apparentée, celle d’Andronovo, se constitua au même moment en Asie autour d’un noyau englobant les sites de Sintashta et Petrovka (en mauve sur la carte). Dans le courant du IIe millénaire, elle connut une prodigieuse extension qui lui fit occuper tout l’actuel Kazakhstan et une partie de la Sibérie (c’est la zone orange). Ce phénomène est sûrement lié à l’invention du char de guerre, tiré par deux chevaux. Ses plus anciens exemplaires ont été trouvés à Sintashta. Les Iraniens nomades, tels que les Scythes et les Sarmates, maîtres des steppes eurasiatiques dès le VIIe siècle, étaient très probablement les héritiers de la culture d’Andronovo, peut-être aussi de celle des Tombes à Charpente. De la sorte, une évolution continue relie indéniablement la culture des Kourganes à celle d’un peuple indo-européen, les Iraniens.
Kourgane
sarmate du IVe
siècle avant
notre ère. Sa grande taille indique
son caractère royal.
En faveur de la théorie des Kourganes, on peut encore citer les arguments suivants. Ils consiste à remarquer qu’elle présente les caractéristiques attendues chez les Proto-Indo-Européens. Rappelons que ceux-ci sont définis comme le peuple qui parlaient la langue mère des langues indo-européennes et que l’on peut brosser un portrait de leur civilisation par la comparaison des civilisations indo-européennes les plus anciennes.