Les Proto-Indo-Européens étaient probablement regroupés en maison ou en familles (*dom- en indo-européen commun, dam- en iranien), puis en villages ou en clans (*woyk- d’où l’iranien vīs-, le latin vīcus , le vieux slave visi « village »), en tribus (*genti-, d’où zantu- en iranien, gens en latin, génos en grec) et en nations. A la tête de chacune de ces divisions, se trouvait un chef, *potis en indo-européen commun. Les deux premiers niveaux semblent avoir eu une signification d’abord topographique : la famille était définie comme étant l’ensemble des personnes vivant dans une même maison (latin domus) et le clan comme étant l’ensemble des familles vivant dans un même village entouré par un enclos (*woykos, terme devenu oîkos « maison » en grec). En koutchéen, langue tokharienne, il n’existe pas de terme pour désigner la famille ; on emploie à sa place le mot ost « maison », terme apparenté au sanskrit vāstu de même sens. C’est en iranien que ce système des quatre cercles de l’appartenance sociale s’est le mieux conservé mais il reste présent chez les Romains et les Grecs. Les termes latin gens et grec génos ont été appliqués au premier niveau, celui de la famille.
La guerre était l’activité principale des Indo-Européens. Tous les peuples ont certes participé à des conflits au cours de leur histoire, mais la guerre a rarement eu une importance aussi grande que chez les Indo-Européens. Se battre était la seule manière vraiment noble de vivre. Acquérir de la renommée au combat était un idéal. Mais si ces gens se battaient, c’était surtout pour s’enrichir : ils s’en allaient piller des tribus ou des peuples voisins. Après son retour à Ithaque, Ulysse annonça à Pénélope qu’il allait faire des razzias pour reconstituer ses troupeaux. Au sujet des Germains, l’historien romain Tacite déclare : « On les persuaderait moins aisément de labourer la terre et d’attendre la saison que de provoquer un ennemi et de gagner des blessures ; c’est à leurs yeux paresse et lâcheté que d’acquérir par ses sueurs ce qu’on peut acquérir par son sang ». L’historien grec Hérodote décrit en ces termes les Thraces : « Rien n’est si beau à leurs yeux que l’oisiveté, rien de si honorable que la guerre et le pillage ». Dans les Monts Célestes (Tian Shan), en Asie centrale, vivait un peuple que les Chinois appelaient les Wusun et sujet duquel l’historien Ban Gu disait qu’ils « sont durs de cœur et cupides ; ils sont de caractère instable et s’adonnent au vol ». Ces Wusun étaient très probablement des Indo-Européens. Les Scythes, leurs voisins des steppes eurasiatiques, étaient des pillards insatiables. Lucien de Samosate fait dire à l’un d’eux : « Chez nous, ce ne sont que guerres continuelles ; nous faisons une invasion, nous repoussons une attaque ou nous nous élançons au combat pour un pâturage ou pour une capture ». Les prisonniers étaient utilisés comme esclaves. En domaine celtique, selon Jean-Louis Brunaux, les razzias sont attestées dès le premier âge du fer : « tous les biens d’une quelconque valeur sont emportés. La population emprisonnée est promise à l’esclavage. Les troupeaux sont capturés. Chaque opération rapporte une masse considérable de richesse ».
Les sociétés indo-européennes avaient une tendance à la hiérarchisation, la classe dominante étant bien entendu guerrière. Les Scythes que Lucien de Samosate désignaient comme des « porteurs de feutre » et qu’il distinguait de la « masse du peuple » étaient sûrement des nobles détenteurs d’immenses richesses. La société gauloise, telle que décrite par César, était composée de trois classes : ce sont les druides, les equites (« chevaliers ») et la plèbe. Les plébéiens étaient libres mais ne guerroyaient pas parce qu’ils n’en avaient pas les moyens matériels. « Leur seul avoir était leur force de travail et des connaissances techniques plus ou moins spécialisées », selon J.-L. Brunaux. Ils étaient en particulier des paysans. Au contraire, les equites disposaient d’un coûteux équipement militaire qui leur donnait la possibilité et le devoir de guerroyer, ainsi que l’avantage de disposer de parts de butin. Le terme de plèbe est d’origine romaine. Les plébéiens ont une origine très ancienne et semblent avoir formé une classe inférieure soumise aux patriciens. Ces derniers appartenaient à une gens qui se réclamaient d’un ancêtre commun et à qui ils rendaient un culte. En Inde, la hiérarchisation de la société s’est totalement figée pour constituer le système des castes. Il en existait originellement trois, les brahman, les prêtres, les kshatriya, les guerriers, et les vaiśya, les producteurs. Par la suite, une quatrième caste est apparue, celle des śūdra, chargés de tous les travaux artisanaux, tandis que les vaiśya prenaient en charge les aspects économiques de la communauté, tels que le commerce et les finances, tout en restant en charge de l’agriculture.
La richesse se comptait en têtes de bétail. On élevait des chevaux, *markos ou *ekwos, en indo-européen commun, des bovins, *gwous, des porcs, *sū-, des chiens, *kwōn-, ainsi que des caprins. La pratique intensive de l’élevage a entraîné l’apparition de formes de nomadisme, particulièrement chez les Indo-Iraniens : il s’agissait d’accompagner les animaux lors de la transhumance. En été, chez les Kalash, peuple du Pakistan septentrional parlant une langue indo-aryenne et encore polythéiste, les hommes s’en vont sur les pâturages d’altitude avec leurs troupeaux tandis que les femmes cultivent les champs, dans les vallées, près de leurs villages. Les femmes cultivaient aussi la terre chez les Germains et certains Celtes.

L’exaltation des valeurs viriles et guerrières laissaient aux femmes peu de place dans les sociétés indo-européennes. Elles étaient patrilinéaires, c’est-à-dire que les ancêtres se trouvaient du côté du père et non de la mère, et patrilocale, ce qui signifie que la mariée allait vivre chez son mari. Le convoyage de la mariée vers sa future maison était un élément important des rites du mariage. De telles coutumes n’ont rien d’universel : il existe en Extrême-Orient des sociétés matrilinéaires et matrilocales. De nombreux Indo-Européens s’efforçaient de marier leurs filles à un homme de statut supérieur. Pour prier la famille du jeune homme d’accepter cette union, ils lui offraient un cadeau. C’est l’origine de la dot, coutume qui a souvent perdu sa signification originelle pour se transformer en une sorte de rançon systématiquement exigée aux familles des jeunes mariées. Celles-ci restaient la propriété de leurs belles-familles. Les veuves pouvaient rester seules avec leurs enfants, être mariées à un parent de leur mari, souvent un frère (c’est le lévirat), ont être tuées. Cette coutume est connue en Inde sous le nom de sati, mais elle a existé ailleurs. Chez les Germains, des femmes se faisaient étrangler sur la tombe de leurs maris.
De telles coutumes ne pouvaient guère heurter la sensibilité des Indo-Européens, qui étaient des gens rudes. Les sacrifices humains et les infanticides étaient chez eux des pratiques courantes. On peut les soupçonner d’avoir effectué les premiers massacres, probablement pour des raisons religieuses. L’archéologie a révélé l’existence de charniers en Gaule. Il s’agissait sans doute de guerriers exécutés après leur défaite. En -105, les Cimbres venus du Danemark vainquirent les Romains près d’Orange. Ils pendirent tous les prisonniers, noyèrent les chevaux et détruisent le butin en guise d’offrande au dieu de la Guerre. Ce dernier était sans doute Wotan, auquel on sacrifiait souvent des hommes par pendaison. En Grèce, la déesse de la Victoire était Athéna. Selon le mythe des « sept contre Thèbes », le héros Tydée attaqua les Béotiens et offrit à sa protectrice Athéna un immense massacre de guerriers. Il ouvrit également le crâne de Mélanippos, qu’il avait tué devant l’une des sept portes de Thèbes, pour manger sa cervelle. Il s’agit là d’un mythe, mais cette coutume de manger la cervelle d’un guerrier est attestée en domaine celtique et iranien. Signalons enfin que la crucifixion a été inventée par les Iraniens et qu’elle est passée au Moyen-Orient avant l’époque d’Alexandre le Grand.
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Aristocrate
gaulois. Musée de la civilisation celtique, Bibracte. La coutume de couper la tête des ennemis tués et de les conserver remonte sûrement aux origines du monde celtique. |
Capables du pire, les Indo-Européens étaient aussi capables du meilleur. Ils avaient poussé au plus haut point le sens de l’hospitalité. Les poèmes d’Homère en donnent une parfaite illustration : les inconnus qui se présentaient à la porte d’une maison devaient être reçus. Il fallait même leur donner à manger avant de demander leur nom. Des liens durables d’amitié pouvaient ainsi être noués. Les Germains, selon l’historien romain Tacite (55-120), possédaient de semblables qualités : « Aucune nation n’aime autant recevoir à table et pratiquer l’hospitalité ; écarter un homme de son toit est considéré comme un sacrilège. [...] Si l’on frappe à une maison, on est toujours invité avec cordialité ».
Chez certains peuples indo-européens, il existait des classes de prêtres qui s’opposaient aux guerriers. Les druides chez les Celtes, les flamines chez les Romains, les brahmanes chez les Indiens et les mages chez les Perses étaient des prêtres. Leur organisation pouvait être assez complexe. En Gaule, en plus des druides « théologiques », il y avait des vates, qui étaient des sacrificateurs et des devins, et des bardes. Ces derniers fixaient les actes des hommes dans la mémoire collective sous la forme d’épopées chantées. Ils faisaient office d’historiens. Transmettant la renommée des guerriers et prônant les valeurs héroïques, ils jouaient essentiel dans le fonctionnement de la société. Le droit et la justice, l’ensemble des connaissances scientifiques étaient du ressort des druides « théologiques ». Ils avaient un savoir en mathématiques qui a été presque totalement perdu. Il importe aussi de signaler qu’ils étaient dispensés de toute activité militaire.
L’existence d’une telle classe de prêtres chez les Proto-Indo-Européens a parfois été mise en doute parce qu’elle n’existait pas chez les Slaves, les Germains, les Grecs ou les Scythes (des nomades iraniens). Cependant, dans la mythologie des Grecs ou des Germains, il est possible de trouver des traces de son existence. Elle existait également chez les Tokhariens : les textes chinois mentionnent la présence de « sortes de brahmanes ». Il semble ainsi probable que les Proto-Indo-Européens aient bien possédé une classe de prêtres mais qu’elle ait disparu chez certains de leurs héritiers.
Il a certainement existé des rois chez les Proto-Indo-Européens. Ils étaient d’abord des guerriers, mais ils exerçaient aussi des fonctions religieuses et économiques, c’est-à-dire qu’ils étaient garants de la prospérité de leurs nations. Ils incarnaient en quelque sorte leurs pays, si bien que l’élimination des rois vieux ou malades était pratiquée. Ces monarques se faisaient conseiller par des assemblées qui ont parfois limité leurs pouvoirs. Elles avaient la possibilité d’élire les rois. Chez certains peuples, elles ont entraîné la suppression pure et simple de la royauté, si bien que les Indo-Européens ont été les inventeurs de la démocratie. Quand les Vikings sont entrés dans l’histoire, ils n’avaient plus de roi, mais seulement des magistrats élus. Les hommes libres, les bóndi, proclamaient qu’ils étaient tous égaux. Chacun votait lors des thing, des assemblées communes à tout le monde germanique, en frappant son bouclier avec son épée. En Gaule, la royauté était en voie d’extinction. Les rares rois que l’on connaît ont été élus par des sénats où siégeaient des membres de grandes familles. Les sénateurs devaient tous êtres des guerriers. Ils ne pouvaient donc pas être des druides, mais l’influence de ceux-ci sur la sphère politique n’en était pas moins très importante. Habituellement, chaque sénat élisait une fois par an un magistrat civil, le vergobret chez les Éduens, et un magistrat militaire. Des assemblées populaires se réunissaient également, mais moins souvent que les sénats.