Elles étaient en rapport avec les Trois Mondes, le Ciel, la Terre et les Enfers:
Les Proto-Indo-Européens avaient une classe de prêtres, qui s’opposaient aux guerriers. Les druides chez les Celtes, les flamines à Rome, les brahmanes en Inde, les mages en Iran sont ses héritiers. On sait aussi que les Tokhariens avaient conservé leur classe sacerdotale : les Chinois comparaient leurs prêtres aux brahmanes. Au Ve siècle avant notre ère, l’historien Hérodote a parlé d’un peuple qu’il nommait les Argippéens (Argippaioi en grec). Ils vivaient en Asie centrale au pied de hautes montagnes. Les hommes et les femmes étaient chauves de naissance ; ils avaient le nez épaté et le menton proéminent. Ils parlaient une langue qui leur était propre, mais ils s’habillaient comme les Scythes. Ils habitaient au pied d’un arbre, entouré d’une tenture de feutre blanc imperméable en hiver et sans ce feutre en été. « Personne ne songe à leur nuire, car on les tient pour sacrés ; ils ne possèdent aucune arme de guerre ; leurs voisins font appel à eux pour régler leurs différends, et quiconque se réfugie auprès d’eux est à l’abri de toute injure ». Bernard Sergent a reconnu qu’il s’agissait en fait de prêtres indo-européens. Sans doute étaient-ils des Tokhariens.
Les caractéristiques remarquées par Hérodote devaient déjà exister chez les Proto-Indo-Européens : ces prêtres vivaient à l’écart du monde, dans les bois et les montagnes. Les dieux n’étaient jamais vénérés dans des sanctuaires construits, mais en plein nature, dans des sanctuaires à ciel ouvert. Les prêtres exerçaient des fonctions juridiques. Ils étaient également, comme les druides, les dépositaires du savoir. Leur présence était indispensable lors des sacrifices, mais ils ne jouaient pas de rôle actif. Ils veillaient seulement au respect du rituel, condition indispensable à la réussite du sacrifice, et corrigeaient les fautes commises. Ils devaient eux-mêmes respecter de stricts interdits durant leur vie quotidienne. Le blanc était la couleur de leurs habits cérémoniels.
L’existence d’au moins quatre dieux est à présent reconnue chez les Indo-Européens. Deux d’entre eux sont des projections dans le monde divin de personnages réels: le roi et le prêtre. Il serait donc possible de les appeler le Dieu-Roi et le Dieu-Prêtre. Mais ils ont la particularité ne peut pas être immortels, contrairement aux « vrais » dieux : ils connaissent un cycle de vie et de mort. Le second était un homme ayant pu se faire une place parmi les dieux, mais ayant fini par être déchu. Il était en fait considéré comme un personnage historique, et l’on pouvait voir sa tombe en divers endroits. Il est donc préférable de ne pas l’appeler le Dieu-Prêtre, mais *Neptonos, qui était probablement l’un de ses noms. C’était une forme simplifiée de *H2epom Nepots, le « Neveu des Eaux ».
Représentant de la première fonction, il s’appelait *Dyēus. Il était le garant de l’ordre du monde et le maître de la foudre, mais il jouait également un rôle dans la culture de la terre. C’était lui qui fournissait aux hommes leurs céréales. Il était un roi au sens politique et non militaire du terme. Il était également connu pour être un père (sans doute le père de tous les dieux) : *Dyēus Ph2tēr. Son nom était apparenté à la désignation des autres dieux, *deiwos, construit sur la racine *dei- « briller ». Il se retrouve dans celui de Zeus, de Jupiter (*Dyēus Ph2tēr), du dieu lituanien Dievas, du dieu germanique *Tiuz ou du dieu indien Dyauh.
Il était le fils de *Dyēus Ph2ter et en quelque sorte son bras armé. Il incarnait la souveraineté guerrière, luttant en particulier contre les démons. Sa principale arme était la foudre, matérialisée par une flèche, une corde ou peut-être une arme de jet. Il attrapait ses ennemis avec un lacet.
Il s’appelait *Perkwunos, car il était intimement lié à l’Arbre Cosmique reliant les Trois Mondes, *perkwus. On ne peut pas exclure qu’il ait possédé d’autres noms, car ses attributs étaient très nombreux : il était trifonctionnel et possédait donc toutes les fonctions que puisse avoir un dieu. Durant l’après-midi ou l’été, il possédait une résidence au sommet d’une montagne située au centre du monde, d’où quatre fleuves descendaient et se dirigeaient vers les quatre points cardinaux. Cette montagne symbolisait la Terre, occupant une position médiane entre le Ciel et les Enfers. *Perkwunos avait quatre visages, qui lui permettaient de surveiller simultanément les quatre points cardinaux. Il pouvait ainsi exercer sa fonction de gardien de l’ordre cosmique.
Le Dieu-Roi était civilisateur : il défrichait les forêts et fondait des villages. Il intervenait dans les mariages, mais seulement comme responsable de leur aspect légal. C’est une tâche qui relève de la première fonction. Il était un prêtre. D’une très grande intelligence, il était un brillant poète et un maître du Savoir, ainsi qu’un magicien et un devin. Il avait un rapport avec les vents, probablement liés à la magie et à la divination. Il était un pasteur et un cultivateur qui faisait croître les troupeaux et apportait d’abondantes récoltes. Il était également un médecin. Il maîtrisait tous les arts (au sens d’artisanat).
La plus importante de ses fonctions était d’être responsable du mouvement de tous les astres : le soleil, la lune et les étoiles. Elle avait un rapport avec sa fonction de gardien de l’ordre cosmique. A la fois diurne et nocturne, il était responsable de l’écoulement du temps.
Ses héritiers s’appellent Lug chez les Celtes, Apollon chez les Grecs, Wotan chez les Allemands, Odin chez les Scandinaves (divinités comparées par Bernard Sergent dans Celtes et Grecs II, Le livre des dieux, 2004), Perkūnas chez les Lituaniens, Perun chez les Russes, Mithra chez les Iraniens ou le dieu de l’Orage chez les Hittites et Ylaiñäkte chez les Koutchéens (des Tokhariens). En Inde, selon François Cornillot, il a éclaté en trois dieux appelés Mitra, Varuna et Aryaman. Il est probablement passé en Chine sous le nom de Huangdi.
Au contraire de *Perkwunos, qui était un personnage par essence central, *Neptonos était périphérique. Il était donc rattaché au Ciel et aux Enfers, or ceux-ci étaient maritimes. Il était donc un dieu aquatique. Il vivait également dans les forêts profondes et les montagnes, qui avaient un caractère périphériques tandis que les villages, le domaine des hommes, étaient considérés comme centraux. Il incarnait la sauvagerie, antithèse de la civilisation.
En tant que représentant de la première fonction, il était un prêtre. Sa couleur était alors le blanc. Ayant acquis le Savoir universel, il était l’inventeur de la divination. Le droit était sa spécialité. Il était assimilé au Feu sacrificiel, ainsi qu’au Soleil levant, et il avait la forme d’un cheval blanc, d’un oiseau ou d’un poisson (peut-être un saumon). Lorsqu’il montait vers le Ciel, durant le matin ou le printemps, les Hittites l’appelaient le « dieu Soleil du Ciel » et le considéraient comme le souverain de la justice.
En tant que représentant de la troisième fonction, il était un producteur, voire un serviteur. Il fabriquait des armes. L’apparition de la métallurgie chez les peuples indo-européens a fait de lui un forgeron, de manière d’autant plus naturelle qu’il était lié au feu. Dans le cadre de la troisième fonction, il s’agissait du feu que les hommes utilisaient dans leur vie quotidienne, notamment dans leurs maisons. Protecteur des masses humaines, il leur apportait la richesse et il était un génie domestique. Il élevait des bœufs, des moutons et des chèvres, et il se nourrissait du lait de ses troupeaux. Il pouvait avoir une forme de serpent, d’animal domestique ou sauvage (cerf, daim ou sanglier). Il était un pourvoyeur de fécondité d’une manière parfaitement concrète: chaque mari devait partager avec lui le corps de son épouse. Il était réputé enlever les femmes.
Cependant, *Neptonos pouvait aussi « déborder » sur la deuxième fonction, et devenir un guerrier. Il était quasiment invicible, car sa peau était impossible à transpercer. Personnage complexe, il regroupait des aspects contradictoires. Ainsi, il pouvait être un législateur, mais également un voleur. Bien que protecteur des masses humaines, il pouvait se transformer en monstre anthropophage, qui avalait les hommes avec son énorme gueule. Sa présence dans les forêts était parfois ressentie comme inquiétante.
Ce personnage correspond à Hermès, Pan (d’ailleurs fils d’Hermès) ou Dionysos dans la mythologie grecque, Faunus et Picus dans celle des Romains. En Inde, Manus a gardé son aspect de législateur. Chez les Celtes insulaires, les druides ou bardes Taliesin, Merlin ou Tuan Mac Cairill ont assez bien conservé les mythes relatifs à *Neptonos. En tant que Soleil, il était appelé Hélios par les Grecs et Sûrya par les Indiens. Les Gaulois l’appelaient Cernunnos et l’identifiaient à un cerf. En tant que personnage aquatique, il est devenu Poséidon en Grèce, Neptune à Rome, Nechtan et Irlande et Apam Napat chez les Indo-Iraniens. En Scandinavie, le dieu Loki regroupe ses aspects maléfiques.
Il faut souligner l’importance de ce concept. Les jumeaux en question n’étaient autre que *Perkwunos et *Neptonos, mais considérés comme des frères. Ils étaient associés notamment au printemps, période durant laquelle ils menaient une vie itinérante, jusqu’à en devenir les dieux des chemins. Ces deux personnages avaient d’importants points communs : ils étaient jeunes, beaux et lumineux, maîtres des vents, de l’inspiration poétique et du savoir, médecins, pasteurs et artisans. Ils se rejoignaient donc sur les première et troisième fonctions. Leur association reproduisait celle, fondamentale pour la société indo-européenne, du roi et du prêtre. Ils n’en restaient pas moins différents, *Perkwunos étant fils de *Dyēus et *Neptonos étant d’origine humaine.
Ces jumeaux sont Romulus et Remus à Rome, les Dioscures en Grèce et les Nâsatya en Inde. Dans la mythologie scandinave, ce sont Odin et Loki, considérés comme des frères jurés. Dans la mythologie chinoise, Huangdi et Yandi sont deux frères comparables à Romulus et Remus.
Les noms des dieux ci-dessous ont été reconstitués par les linguistes, qui définissent *Perkwunos comme un dieu de la foudre et des tempêtes, de nature guerrière. A première vue, cette liste de dieux correspond assez mal à celle admise par les duméziliens, dont le meilleur exemple est fourni par un texte indo-aryen (provenant de Mésopotamie et remontant au IIe millénaire avant notre ère) : les dieux de premier niveau y sont représentés par Mitra et Varuna. Ils incarnent respectivement la souveraineté pacifique et coercitive. La seconde fonction est représentée par Indra, dieu guerrier. Quant à la troisième fonction, elle est incarnée par les Nâsatya. Il y avait donc cinq dieux, dont deux jumeaux. En fait, on peut douter que ce panthéon indo-aryen reflète bien le panthéon indo-européen originel.
Sa caractéristique fondamentale semble d’avoir été trifonctionnelle. Déesse du Destin et source de toute prophétie, elle accompagnait chaque homme du berceau jusqu’à la tombe. Durant la nuit, elle avait une sœur qui incarnait la nuit et qui donnait naissance à *Neptonos. Cette divinité, appelée à mourir au point du jour, confiait son fils à la Grande Déesse, qui devenait sa nourrice. Elle était alors l’Aurore, *H2ausos, et elle était de nature aquatique, assimilable à une source ou un cours d’eau. Elle conférait l’immortalité à *Neptonos et elle lui permettait de s’envoler vers le Ciel, où il était le soleil levant. Durant le matin ou le printemps, elle restait liée à lui. Il était prêtre et elle était son égérie. L’après-midi ou l’été, elle était assimilée au soleil descendant vers la Terre. Les Hittites l’appelaient donc la « déesse Soleil de la Terre ». Elle était semblable au Feu Primordial, celui dont tous les autres feux étaient issus. C’était elle, la grande déesse de la Guerre, et elle était liée à *Perkwunos. Comme le Dieu-Roi, elle était une déesse civilisatrice, fondatrice de villages.
Il semble que toutes les principales déesses indo-européennes soient ses héritières. C’est le cas d’Athéna en Grèce ou de Brigit en Irlande, de la déesse-rivière Sarasvatî en Inde et Anahita en Iran. En tant que déesse ignée, elle était appelée Hestia par les Grecs et Vesta par les Romains ; les Vestales étaient ses prêtresses. Comme déesse de l’Aurore, elle portait le nom d’Éos en Grèce et d’Ushas en Inde.
Une correspondance était établie entre le jour, l’année, et les Trois Mondes. L’année était donc divisée en trois saisons, le printemps, l’été et l’hiver, correspondant au matin, à l’après-midi et à la nuit. Les trois changements de saisons étaient expliqués par des mythes. Celui de l’Aurore a été présenté ci-dessus. Les autres mythes qui peuvent être partiellement reconstitués de la manière suivante.
*Neptonos semble avoir été le fils d’un homme ayant exactement les mêmes caractéristiques que lui, qui s’appelait également *Neptonos. Durant le printemps, le père commettait divers crimes, dont le plus grand était le vol de l’élixir d’immortalité, qu’il offrait aux hommes. Il déclenchait la colère des dieux, mais dans le conflit qui éclatait, *Perkwunos était vaincu est fait prisonnier, voire avalé, par *Neptonos. Le père faisait alors figure de démon, et il pouvait prendre la forme d’un serpent ou d’un dragon. Il assassinait aussi la Grande Déesse, toujours assimilable à une source, en l’obstruant. C’était sûrement cela qui provoquait l’intervention de son fils. Il y avait un duel à l’issue duquel le fils décapitait son père. De la sorte, il ne restait plus qu’un seul *Neptonos. Le Démon était également écartelé et écorché, et le sang s’écoulant de son corps donnait naissance à des fleuves. Le supplice de Prométhée est un souvenir de son exécution.
Avant la défaite du démon, la Grande Déesse retrouvait un corps fait avec de l’argile, évènement marquant le début de l’été: elle était la « déesse Soleil de la Terre » des Hittites. Elle devenait la protectrice de *Perkwunos, mais elle n’était pas son épouse. Elle incarnait la souveraineté guerrière. En tant que jeune fille vierge, elle avait un aspect masculin. On retrouve le mythe de Pandore, femme que les dieux ont donnée aux hommes après le supplice de Prométhée. L’épisode le plus remarquable n’est pas celui de la fameuse boîte, mais celui de la fabrication de la déesse avec de l’argile, par Héphaïstos et les autres dieux. Cette boîte était en fait un pithos, jarre servant à stocker des grains, or la Grande Déesse jouait un rôle dans la fondation de l’agriculture.
Le dieu *Neptonos durant le matin ou le printemps et la Grande Déesse durant l’après-midi ou l’été incarnaient des vertus
opposées, d’abord par leur sexe : le premier était lié au Ciel carré et
masculin et la seconde était liée à la Terre ronde et féminine. Au
Ciel, s’attachent l’esprit, la passivité, la paix, la joie et
l’immortalité. A la Terre, s’attachent la force, l’énergie, la guerre,
la souffrance et la mortalité. Mais au début de la nuit ou de l’hiver,
ces deux
divinités opposées fusionnaient pour donner naissance
à une créature androgyne
représentant les Enfers. Ils passaient à la
troisième fonction et devenaient des divinités des
morts et de la
fertilité-fécondité. A cette occasion, la Grande
Déesse changeait complètement de nature. Alors qu’elle était liée durant l’après-midi à la Terre et au feu, elle devenait aquatique. Elle disparaissait en tant que soleil, et c’est pourquoi la nuit tombait.
La déesse perdait également sa virginité de
déesse guerrière pour acquérir un caractère
sexuel. Elle pouvait prendre des formes animales, correspondant
à celles de *Neptonos.
Lors de cette fusion, la Grande Déesse se donnait volontairement à *Neptonos : ils étaient amants. A cette occasion, ils assassinaient ensemble *Perkwunos, dont la déesse avait été la protectrice. Mais tout en s’unissant avec *Neptonos, elle recevait la semence de *Dyēus, et cet évènement était considéré comme un viol. Un futur Dieu-Roi naissait alors, comme fils de la déesse. Durant tout l’hiver, il était enfant et il apprenait à chasser.
Dans des tombes de la région de Tourfan, en domaine tokharien, des images de deux divinités à queue de serpent étaient placées. Elles étaient accompagnées par deux soleils et s’enlaçaient par la queue. Les Chinois les connaissent sous le nom de Fuxi et Nüwa. Ce sont eux qui les ont empruntés aux Tokhariens, et non l’inverse. Les Hittites ont de même placé des représentations du dieu Soleil du Ciel et de la déesse Soleil de la Terre dans des tombes. Ces images reflétaient une croyance selon laquelle les âmes de certaines personnes pouvaient monter au Ciel et y résider parmi les dieux : la déesse Soleil de la Terre leur ouvrait la porte des Enfers et les purifiaient par le feu et par l’eau (elle avait alors le visage de l’Aurore) et le dieu Soleil du Ciel leur permettait de monter au Ciel.
La créature hermaphrodite constituée par *Neptonos et la Grande Déesse avait des hypostases (c’est-à-dire des formes) tout à fait remarquables : il s’agissait de moitiés d’êtres, avec un œil, un bras et une jambe, qui étaient difformes. Leur jambe unique était tordue. Ces êtres, de nature surtout aquatique, étaient anthropophages. Ils rassemblaient tous les défauts de l’esprit humain : la méchanceté, la fourberie, la jalousie ou la colère. Étant par essence infernales, ils étaient assimilables à des fantômes. Ce sont les Fomoire en Irlande, les Cyclopes et les Telchines en Grèce.