« De leur pays d’origine [la Russie du Sud], ces Aryens effectuent un vaste mouvement de migration en direction du sud entre 2300 et 1900, dévastant tout sur leur passage, anéantissant ou repoussant les indigènes qu’ils rencontrent et dont certains avaient promu de brillantes civilisations, celle de l’Indus notamment. [...] Là où ils s’installent, ils soumettent ou assimilent ceux qu’ils n’ont pas tués ou qui n’ont pas fui, des populations agricoles aussi mal armées que possible pour leur résister ».
C’est en ces termes que Jean-Paul Roux, un éminent spécialiste des Turcs auteur d’un bel ouvrage sur l’histoire de l’empire mongol, décrit l’indo-européanisation du plateau iranien et de l’Inde du Nord par les Aryens, porteurs des langues indo-aryennes et iraniennes. Cette vision de l’indo-européanisation s’inspire visiblement des invasions mongoles du XIIIe siècle et des terribles massacres qui furent perpétrés en Asie centrale et en Europe orientale. Mais rien ne dit que les migrations aryennes, antérieures de plus de 3000 ans aux invasions mongoles, se soient déroulées de la même manière. Pour commencer, il faut abandonner l’idée que les Aryens aient pu politiquement dominer les populations indigènes. Les Mongols étaient commandés par un empereur unique, Gengis Khan de 1206 à 1227. Les Aryens n’étaient certainement pas unis. Les peuples indo-européens ont quasiment toujours été divisés en tribus et clans qui passaient une grande partie de leur temps à s’entre-déchirer. Les Celtes et les Grecs en fournissent une belle illustration. L’émergence d’un véritable empire indo-européen, comme celui de Rome qui parvint à imposer sa domination et sa langue à une grande variété de peuples, est presque un accident de l’histoire.
Il faut d’abord supposer que des mouvements de populations se soient produits : les langues ne se déplacent pas sans qu’elles ne soient portées par des migrations ou des invasions. Il convient ensuite de se souvenir que ce processus a été extrêmement lent et complexe : il s’étale sur plusieurs millénaires, à partir de -4400 selon la théorie des Kourganes. On peut dire que l’arrivée des colons européens en Amérique à partir de 1492 est la poursuite de ce processus, auparavant limité à la seule Eurasie. Partis de ce foyer initial qu’était la Russie du Sud et l’Ukraine, des Proto-Indo-Européens se sont fixés en divers points, se sont mêlés à des populations locales et leur ont communiqué leur langue et leur culture. Ces nouveaux Indo-Européens se sont parfois mis en mouvements et ont indo-européanisé d’autres populations, leurs territoires constituant alors des « foyers secondaires ». L’expansion indo-européenne s’est donc faite « par paliers » ou « par contamination » pour utiliser un langage plus imagé. De mêmes territoires ont pu être confrontés à plusieurs migrations. Les derniers foyers sont localisés avec une certaine assurance : certains peuples indo-européens historiques ont commencé leur expansion à partir de zones assez réduites. Il s’agit d’un territoire à cheval entre l’Allemagne et l’Autriche, sur le Danube, pour les Celtes (culture de Hallstatt). Pour les Germains, c’est le Danemark et le nord de l’Allemagne, notamment le Schleswig-Holstein (culture de Jastorf). Pour les Slaves, c’est une région située sur le cours moyen du Dniepr (culture de Komariv en Ukraine). Pour les Indo-Aryens, c’est une région englobant le sud du Turkménistan et de l’Ouzbékistan et le nord de l’Afghanistan (civilisation bactro-margienne).
S’agissait-il en fait chaque fois d’invasions ? Il n’y a certainement pas de réponse unique à cette question. Il ne semble pas en tout cas que les populations locales aient été massacrées ou aient dû s’enfuir. L’archéologie montre que des hommes des Kourganes se sont installés parmi des populations danubiennes et ont fondé des cimetières entre leurs cités. Ces migrations n’ont pas eu d’effet catastrophique immédiat, mais les civilisations danubiennes ont fini par être désorganisées. Le cas de la civilisation bactro-margienne est intéressant. Des Indo-Aryens y vivaient sûrement. Au Turkménistan, sur le site de Togolok, l’archéologue Victor Sarianidi a trouvé les restes de ce qu’il considère comme un temple où l’on utilisait du soma. C’est une boisson propre aux religions aryennes mais la construction de temples a été très longtemps été étrangère aux Indo-Européens. Leurs cultes se faisaient en pleine nature, dans des bois sacrés, au sommet de montagnes ou près des sources et des cours d’eau. La civilisation bactro-margienne comprendrait donc des éléments non indo-européens, mais son caractère hétérogène ne l’a pas empêché de prospérer. Nous aurions par conséquent un exemple de symbiose entre des Indo-Européens, les Aryens, et un peuple non indo-européen dont l’identité n’est pas connue. En Arménie, en revanche, la situation a été différente. L’arrivée de constructeurs de kourganes, vers -2100, a provoqué l’abandon des villages et la fin de la culture kouro-araxienne. Pendant plusieurs siècles, les établissements sédentaires ont disparu. Dans ce cas, on peut supposer l’existence d’une migration aux effets dévastateurs.
Nous nous trouvons ici au cœur de la problématique : expliquer les succès de l’indo-européanisation. L’explication usuelle est de l’atrribuer au caractère guerrier, et donc plutôt dominateur, des Indo-Européens. Aux endroits où ils s’installaient, les populations locales se voyaient contraintes d’utiliser leurs langues. On pourrait objecter que les Mongols ont été des guerriers dominateurs, qui ont d’ailleurs très bien administré leur empire après y avoir massacré une partie de la population, mais que leur langue ne s’est imposée sur aucun territoire conquis. Cependant, il a existé un peuple semblable aux Mongols ayant agi de manière beaucoup plus « efficace » mais jouissant de beaucoup moins de prestige. Il s’agit des Turcs.
Ils forment un ensemble de peuples parlant quasiment la même langue et occupant un territoire immense, qui s’étend de la Sibérie aux Balkans. Les plus connus sont ceux de Turquie, mais les Azeri (ou Azerbaïdjanais), les Turkmènes, les Ouzbeks, les Ouighours du Xinjiang, les Kazakhs, les Kirghiz, les Yakoutes de Sibérie, les Tatars ou les Tchouvaches de Russie européenne sont aussi des Turcs. Les langues turques, si l’on met de côté le tchouvache et le yakoute, sont très peu différenciées car leur expansion n’a commencé qu’après l’an 500, à partir de la Mongolie occidentale et centrale (où il n’y avait pas encore de Mongols). Les Turcs ont fondé un empire en 552 mais il a été éphémère. La diffusion du turc s’explique surtout par un lent processus de migration de tribus ; c’est au cours du XIe sècle qu’elles ont atteint l’Anatolie, alors peuplée d’Arméniens et de Grecs. Il est raisonnable de penser que l’expansion indo-européenne s’est effectuée de manière quelque peu similaire, d’autant plus que les Turcs, quand ils étaient encore en Mongolie, ont été fortement indo-européanisés. Or les Turcs étaient des guerriers pratiquant des razzias pour acquérir du bétail, de l’or, de l’argent ou des esclaves. Cette activité bénéficiait surtout à une noblesse héréditaire qui tirait une grande fierté de la richesse ainsi acquise. Leur société rappelle ainsi celles des Indo-Européens (voir l’article sur leurs coutumes communes). Rien ne dit que ces derniers aient été des cavaliers nomades comme les Turcs et les Mongols, ainsi que le pensait Marija Gimbutas, mais ce qui compte, c’est la ressemblance des structures de leurs sociétés.
Il faut également observer ce qui s’est passé en Extrême-Orient aux IIIe et IIe millénaires avant notre ère (avant la fin du néolithique) : les Chinois affirmaient leur supériorité sur les autres peuples de ce territoire. Or leur société fonctionnait à peu près comme celles des Indo-Européens. Il existait une aristocratie entièrement adonnée aux activités guerrières et religieuses, qui vivait dans des cités-palais. Les activités de production étaient déléguées à des classes inférieures. Selon Jacques Gernet, la guerre « s’apparente à la razzia et ne vise nullement à la conquête de nouveaux territoires, mais à l’acquisition de biens précieux, de cultivateurs, d’esclaves, d’artisans, d’animaux d’élevage, de récoltes ». Cet auteur souligne le fait que le monde chinois archaïque était beaucoup plus violent qu’on ne le croit habituellement. La différence entre les Chinois et les Indo-Européens est que les premiers se sont dotés d’un pouvoir royal fort, capable de maintenir leur unité politique.
Un autre facteur moins visible a dû jouer : les Indo-Européens (certains, au moins) avaient une classe de prêtres qui étaient les gardiens de leurs langues et de leurs croyances. Ils n’ont sûrement pas été étrangers à l’enracinement et à la préservation de leurs langues, considérées comme sacrées. Un fait étonnant peut être observé : la préservation orale d’hymnes dont la langue s’est totalement figée, jusqu’à devenir incompréhensible pour les gens du peuple. Ce phénomène s’est produit chez les Indo-Aryens, les Iraniens sédentaires et les Romains. Ce sont des peuples qui avaient conservé leurs classes de prêtres.
L’indo-européanisation a aussi rencontré des échecs. Elle n’a par exemple pas gagné le Moyen-Orient. Des Indo-Aryens sont arrivés en haute Mésopotamie au début du IIe millénaire mais leur culture s’est diluée en quelques siècles dans celle des autochtones non indo-européens, des Hourrites. Le caractère très évolué des civilisations moyen-orientales explique sûrement ces échecs.
On serait tenté d’attibuer les migrations indo-européennes à un esprit de conquête, mais ce serait sans doute faire fausse route. L’idéal du guerrier indo-européen était de moins de conquérir de nouveaux territoires que de faire des razzias pour s’enrichir. Ainsi explique-t-on que certains peuples indo-européens, comme les Albanais, les Grecs, les Arméniens et les Baltes, aient été assez stables. Comme il a été dit plus haut, l’indo-européanisation est un phénomène lent. Les Indo-Européens ont pu se sentir attirés par de riches civilisations avec lesquelles ils étaient en contact, comme celles du Danube, mais il leur est aussi arrivé de migrer vers des terres assez inhospitalières (le meilleur exemple est fourni par le bassin du Tarim, domaine des Tokhariens). Il est parfois bon de reconnaître son ignorance : les raisons de ces migrations ont dû être variées et nous resteront sans doute inconnues. En tout cas, on sent un contraste complet avec la soif de conquête démesurée des Mongols, bâtisseurs d’un immense mais éphémère empire.
Pour en revenir aux chevaux, si les Proto-Indo-Européens montaient à cheval, c’était sans doute pour garder leurs troupeaux, comme les bergers turco-mongols le font actuellement en Asie centrale. Les hommes des Kourganes se battaient à pied. Le char de guerre tiré par des chevaux est apparu au début du IIe millénaire à l’ouest de la Sibérie, en domaine aryen. La cavalerie guerrière est une invention du début du Ier millénaire.