Le latin nous donne une rare occasion de suivre l’évolution d’une langue, sa fragmentation en plusieurs langues distinctes, sur plus de deux millénaires. C’est surtout à partir du milieu du IIIe siècle avant notre ère que le latin a été noté. Les Romains achevaient alors la conquête de la péninsule italienne (mise à part sa partie septentionale, aux mains des Gaulois). De brèves inscriptions montrent cependant qu’un latin archaïque était parlé dans le Latium depuis le VIe siècle avant notre ère. Son usage était limité à cette région. La cité de Rome était née au VIIIe siècle d’une alliance entre villages situés sur des collines dominant une plaine marécageuse arrosée par le Tibre. C’était une terre insalubre que les Étrusques entreprirent de draîner et qui allait devenir le Forum.
Les
Étrusques vivaient au nord du Latium, en Toscane. Il
s’agissait de navigateurs guerriers porteurs
d’influences de la
Méditerranée orientale. Ils
n’étaient pas des
Indo-Européens. L’historien grec
Hérodote né vers -485 les assimile aux Lydiens d’Anatolie (lesquels
étaient en réalité parents des Hittites, donc
indo-européens). Ils auraient quitté leur pays
sous la conduite de Tyrrhénos pour se rendre en Italie
à cause d’une famine.
Après leur installation, ils prirent le nom de
Tyrrhéniens. La tradition grecque fait remonter cette
migration au XIIIe
siècle. Les Romains devaient
beaucoup à leurs voisins septentrionaux, jusqu’au nom de leur
cité. Il provenait sans doute du nom d’une
divinité étrusque de l’allaitement,
Ruma. Par
l’intermédiaire du latin, des mots
étrusques sont
passés dans la langue française. C’est
le cas de
« personne », qui provient de persona
« masque de
théâtre ». L’alphabet
utilisé par le latin est un emprunt aux
Étrusques, mais
ceux-ci l’ont eux-mêmes emprunté aux
Grecs. Dans
l’histoire traditionnelle de Rome, les seuls rois qui aient
régné
sur la cité, à part Romulus, étaient
étrusques.
Si certains de ces souverains sont mythiques, la domination des
Étrusques était un fait. Elle s’acheva
après
leur défaite à Cumes face aux Grecs, en -474.
Les Grecs étaient installés au sud de l’Italie depuis le VIIIe siècle. Leur influence sur les Romains a été très profonde et s’est étalée sur une longue période. Ils ont l’avantage sur les Étrusques de ne pas avoir disparu, bien qu’ils aient été militairement conquis par les Romains. La dernière cité grecque d’Italie à se rendre fut Tarente, en -272. La Grèce propre, où la présence romaine avait commencé dès le IIIe siècle, fut définitivement conquise avec le sac de Corinthe en -146.
Ailleurs en Italie, il y avait des langues apparentées du latin. Elles constituent une famille qualifiée d’italique. Le latin était linguistiquement et géographiquement proche du falisque, parlé en amont du Tibre, sur un territoire plus important que celui du latin. Cette langue est cependant mal attestée. Le groupe latino-falsique recouvrait sans doute la Campanie (autour de Naples, au sud du Latium) avant l’arrivée des Grecs. Dans la région de Venise, vivaient les Vénètes, dont l’identité a été controversée. Le déchiffrement de leur écriture a montré qu’ils parlaient une langue latino-falsique.
L’osco-ombrien constituait un autre groupe italique. Il comprenait l’ombrien et les langues dites sabelliques, comme celles des Sabins, des Samnites, des Osques et des Volsques (au sud du Latium). Les auteurs latins relatent une guerre contre les Sabins à l’époque de Romulus qui se serait achevée par leur intégration dans Rome, mais tous les épisodes de ce conflit sont mythiques. C’est aussi le cas de son évènement déclencheur, l’enlèvement des Sabines par les Romains. La soumission définitive des Sabins eut lieu en -290, à peu près en même temps que celle des Samnites. Au Ve siècle, l’expansion vers le sud des Samnites les avait conduits à dominer les cités grecques. Ils soutinrent trois guerres contre les Romains, la première de -343 à -341, la seconde de -327 à -302 et la troisième de -299 à -290. Ils se révoltèrent en -82 mais leur armée fut massacrée par les Romains. Selon Hérodote, les Étrusques s’étaient installés sur le territoire des Ombriens. Si ce renseignement est exact, ce territoire s’étendait à l’ouest jusqu’à la Mer Tyrrhénienne. Sept tables de bronze en ombrien ont été trouvées en 1444 sur le site de l’ancienne cité d’Iguvium. Les noms de Jupiter, de Mars et de Gabrovius, ce dernier correspondant au dieu Quirinus des Romains, y sont mentionnés. Les Samnites et les Gaulois, alliés aux Ombriens et aux Étrusques, furent vaincus en -295 à la bataille de Sentinum, en Ombrie. Cet évènement entraîna la soumission de ce pays.
L'une des plus anciennes inscriptions latines, trouvée à l'emplacement du Forum.
Les langues italiques sont assez proches des langues celtiques ; elles constituent une famille dite italo-celtique. Le celtique étant originaire de l’Europe centrale, c’est là qu’il faut chercher l’origine de l’italique. A partir du XIIe siècle, des cultures qualifiées proto-villanovienne apparut en Italie. Elle fut rapidement suivie par la culture villanovienne, qui tient son nom de Villanova di Castenaso dans la région de Bologne (ville fondée par les Étrusques sous le nom de Felsina). Les défunts étaient incinérés et leurs restes étaient placés dans des urnes. L’habitat était constitué de huttes ovales ou quadrangulaires ; une céramique de couleur noire était fabriquée. Les hommes de Villanova étaient des guerriers qui savaient fabriquer des armes en fer. Un point important est que leur arrivée entraîna la disparition des cultures précédentes, de l’âge du bronze, comme celle des Terramares et des Apennins. Leur identification est problématique, puisque la culture de Villanova débouche à la fois sur celle des Italiques, tant italo-falsiques qu’osco-ombriens, et sur celle des Étrusques. En amont, cependant, elle a d’étroites similitudes avec le vaste horizon culturel des « Champs d’Urnes », qui s’est constitué au XIIIe siècle. Cet ensemble de cultures apparentées recouvrait une grande partie de l’Allemagne et s’étendait de l’est de la France jusqu’à l’ouest de la Hongrie, en incluant les Alpes. Comme leur nom l’indique, elles correspondent à une période où l’incinération prend le pas sur l’inhumation. Les restes des personnes incinérées, des os calcinés, ont d’abord été mis en terre, puis la coutume de les placer dans des urnes est apparue. Cet horizon culturel se caractérise aussi par ses établissements fortifiés construits sur des collines. En Europe centrale, il a engendré la culture de Hallstatt, qui était celtique. C’est un bon argument pour attibuer la culture de Villanova aux Italiques. Il se peut que les Étrusques, à leur arrivée par petits groupes dans la péninsule italienne, aient repris certains aspects matériels de leur civilisation.
En Italie du Nord et dans le reste de l’Europe, les conquêtes des Romains ont surtout été effectuées au détriment des Celtes. La Grèce a aussi été conquise. On peut se demander pourquoi la langue grecque a survécu alors que le celtique parlé en Gaule et en Hispanie a cédé la place au latin. Cela s’explique par la différence de structure des sociétés grecques et celtiques, les dernières n’étant pas adaptables à la conception romaine de l’État. Les druides étaient les gardiens de la langue et de la religion, or les Romains ont proscrit le druidisme. En Grèce, il n’existait pas de classe de prêtres. De plus, ce qui a porté le coup de grâce au celtique a été l’adoption du latin comme langue liturgique par l’Église. Le grec n’a pas été confronté à ce problème, puisque la Grèce a été la porte d’entrée du christianisme en Europe : c’est la langue du Nouveau Testament.
L’expansion de Rome a nécessité la constitution d’une langue précise et uniforme, à usage juridique. Cette langue, qui a peu évolué du Ier siècle avant notre ère à la fin de l’Empire, est le latin classique. Il nous est connu par les textes de grands auteurs tels que Cicéron (dont le nom était prononcé Kikérone). A la chute de l’Empire Romain d’Occident en 476, il n’était plus pratiqué que dans les monastères, puis il a repris vie à partir du VIIIe siècle. Ce n’est pas cette langue qui a engendré les langues romanes actuelles, mais le latin vulgaire, c’est-à-dire le latin de tous les jours. Ainsi, le verbe « manger » se dit edere ou esse en latin classique, mais le français manger et l’italien mangiare proviennent d’un terme familier, avec une connotation humoristique, qui était manducare « dévorer, bâfrer ». Avec leur verbe comer, les Espagnols et les Portugais ont hérité d’une forme composée du latin classique, comedere.

Répartition des langues romanes à la fin du Moyen Âge.
Dans l’Antiquité, du Danube jusqu’à la Mer Égée, donc sur tout le territoire bulgare et en Grèce orientale, vivait l’important peuple des Thraces. Plus au nord, en Roumanie, entre le Danube et les Carpathes, se trouvaient un peuple appelé Daces par les Romains, Gètes par les Grecs. Le thrace et le dace peuvent être considérés comme deux dialectes d’une même langue. Le pays des Thraces fut divisé en deux provinces par les Romains, la Thrace en -46 et la Mésie en -44. La seconde se trouve au nord de la première, le long du Danube de la Serbie jusqu’à la Mer Noire. La Dacie, au nord de la Mésie, fut conquise par Trajan en 106 et resta romaine jusqu’à l’arrivé des Goths en 256. Ses habitants commencèrent à parler le latin et devinrent chrétiens. L’arrivée des Slaves au VIe siècle poussa les Daces à se réfugier dans les Carpathes et en Transylvanie, au nord-ouest de la Roumanie. Leur langue subsista mais elle fit de nombreux emprunts lexicaux au slave. La Bulgarie fut slavisée. Au début du IIe millénaire, des Daces migrèrent vers le sud. Ils formèrent des Etats indépendants mais ils furent bientôt englobés dans l’Empire Ottoman. Les langues qu’ils parlent aujourd’hui sont appelées l’aroumain (ou valaque) et le mégléno-roumain. Elles constituent le rameau méridional les langues romanes orientales, le rameau septentrional étant à présent représenté par le seul roumain, parlé en Roumanie et en Moldavie. Le mégléno-roumain n’est parlé que sur un petit territoire au nord de la Grèce, près de la Macédoine. Les Valaques sont dispersés dans des villages de Grèce, de Bulgarie, de Serbie et d’Albanie. Comme leur nombre est passé de 500 000 à 250 000 au cours du XXe siècle, leur langue est menacée d’extinction.
A la chute de l’Empire Romain d’Occident, l’Italie fut divisée. Elle ne retrouva son unité qu’au XIXe siècle. Cette situation explique la multiplicité des dialectes italiens : on en a dénombré près de 700 ! Les vicissitudes de chaque État ont également contribué à forger leurs particularités dialectales. La Sicile a par exemple connu une domination espagnole de quatre siècle et demi, de 1282 à 1713, puis une domination autrichienne qui ont laissé des traces. Les dialectes peuvent être répartis en trois groupes. Celui du centre comprend le toscan, qui est devenu l’italien. Il a réussi à supplanter le dialecte de Rome à partir du XVe siècle. Entre les dialectes du centre et ceux du sud, il n’existe pas de véritable frontière. En revanche, on peut définir une ligne de partage assez nette entre les dialectes du nord et ceux du centre. Les premiers comprennent le vénitien et les dialectes dits gallo-italiens parce qu’ils sont parlés dans une zone auparavant gauloise. Dans les Alpes, il existe trois groupes de dialectes utilisés par des populations ayant échappé à la germanisation, un en Suisse (le romanche) et deux en Italie.
Les Romains ont dû subir la présence des Germains, notamment des Lombards, arrivés à la fin du VIe siècle. Mais c’est surtout en Gaule que la présence germanique a été intense : c’est un peuple germanique, les Francs, qui a donné son nom à la France. Les deux premières dynasties, celle des Mérovingiens et des Caroligiens, étaient d’origine franque. Ceci explique que le français soit truffé de mots d’origine germanique. On compte des centaines de substantifs (robe, bonnet, guerre, troupe, salle, hangar, bourg, etc), des dizaines de verbes (attacher, marcher, danser, founir, etc.), quelques adjectifs (dont franc !) et même deux adverbes, guère et trop. Une autre langue a beaucoup influencé le français : c’est le latin classique. Le responsable en est Charlemagne. Il voulut re-latiniser la France, conscient de la dégradation importante du latin parlé. Ceci explique un curieux phénomène : à de nombreux substantifs, il correspond des adjectifs différents mais dérivant du même mot latin. Par exemple, le substantif eau et l’adjectif aqueux dérivent du latin aqua. Leur différence vient du fait que le terme eau résulte du processur de dégradation qui a transformé le latin en français tandis que aqueux a été adapté du latin classique.
Répartition des dialectes d’oïl.
Contrairement aux Italiens, les Français ont bénéficié d’un pouvoir royal régnant sur l’ensemble de leur territoire, mais une fragmentation dialectale s’est quand même produite. On distingue trois groupes de dialectes, le domaine d’oïl, le domaine d’oc et le domaine du francoprovençal, autour de la Savoie. Les dialectes d’oc sont plus conservateurs que les dialectes d’oïl à cause d’une moins grande influence du francique. Le francoprovençal débordait sur la Suisse mais il a été remplacé par le français à partir du XIIIe siècle. En Belgique, le wallon est un dialecte d’oïl ; ce n’est pas du français.
Plusieurs particularités distinguent l’espagnol et le portugais de l’italien et du français. Etant située à l’extrémité occidentale du monde romain, l’Hispanie a conservé certains traits archaïque du latin, tels qu’une forme du verbe edere « manger ». Le peuple germanique des Wisigoths l’a dominée presque entièrement de 409 à 711, ne laissant libres que les régions septentrionales du Pays basque et de la Galice. Pourtant, les emprunts germaniques sont peu sensibles en espagnol et en portugais. On trouve néamnoins beaucoup de noms d’origine germanique, comme Fernando, qui provient de frithu « paix » et de nanth « hardi ». L’occupation arabe, qui commença en 711, eut pour effet de consteller ces langues de termes d’origine arabe. Le français et l’italien ont aussi emprunté du vocabulaire arabe, mais de manière beaucoup moins abondante. A cette époque, une fragmentation dialectale était déjà apparue en Hispanie. Un royaume resté indépendant au nord-ouest de l’Espagne, les Asturies, entama la Reconquista dès 718. En 842, il fut partagé entre le León à l’ouest et la Castille à l’est. Cette dernière région devait sans doute son nom à ses nombreux châteaux forts, castellum en latin. Le dialecte que l’on y parlait, le castillan, allait agrandir son territoire grâce à l’expansion du royaume de Castille, fondé au Xe siècle. La bataille des Navas de Tolosa, une étape décisive de la Reconquista, fut gagnée en 1212 par le roi de Castille Alphonse VIII. Ce processus s’acheva en 1492 avec la prise du royaume de Grenade par les chrétiens. C’est le castillan qui est devenu l’espagnol. A l’est, dans la région de Barcelone, on parle le catalan. Entre les territoires des Catalans et des Basques, se situe l’aragonais. Le nord-ouest est la zone du galicien et de l’asturo-léonais.
Le galicien s’était étendu vers le sud à mesure que la reconquête avait progressé. Après la prise de Tolède en 1085, le roi Alphonse VI de Castille maria sa fille Urraque Ière de Castille à Raymond de Bourgogne et sa fille Thérèse de León à Henri de Bourgogne, frère de Raymond. Le premier reçut la Galicie comme fief et le second s’installa plus au sud, dans le comté du Portugal. Alphonso Henriques, fils d’Henri et de Thérèse, fonda le royaume du Portugal en 1139. Son indépendance fut reconnue par le traité de Zamora en 1143. Jusqu’au XVIe siècle, le galicien d’Espagne resta identique à celui du Portugal. Le second absorba les dialectes parlés dans les régions où il s’installa, mais il leur emprunta certaines de leurs particularités.
Les Espagnols et les Portugais sont les premiers peuples à avoir étendu le domaine indo-européen hors de l’Eurasie, grâce à leur conquête de l’Amérique du Sud et du Centre, ainsi que d’îles situées à l’ouest de l’Afrique. Sur 300 millions d’hispanophones, moins de 14 % vivent en Espagne. Le portugais est parlé au Brésil et dans les îles du Cap-Vert, de São Tomé et Principe. Le français a une présence beaucoup plus modeste en Amérique du Nord, en Louisiane, en Acadie et au Québec. Il est aussi la langue des départements et territoires d’Outre-Mer.