La mythologie comparée


        « Il n’y a de mythologie que comparée », selon Rémi Mathieu, à qui l’on doit la traduction de l’un des plus importants textes mythologiques chinois (le Livre des Monts et des Mers).


        Etudier les mythes consiste donc à comparer des mythes collectés chez différents peuples. C’est une discipline à part entière à laquelle on peut aisément consacrer sa vie. C’est aussi la seule manière de considérer les mythes comme des mythes. Une manière erronée mais beaucoup trop fréquente de les étudier consiste à leur chercher des explications historiques, c’est-à-dire à voir en eux des reflets de faits relativement récents. Le personnage de Siegfried, héros de la Chanson des Nibelungen, le plus important texte mythologique allemand, serait par exemple un souvenir déformé d’un personnage historique, le Germain Arminius, qui vainquit les légions romaines en l’an 4 sur la rive droite du Rhin. Le meurtre du dragon par Siegfried représenterait cette victoire. De même, certains archéologues espèrent découvrir dans les ruines de la cité de Troie des souvenirs d’Achille, de Priam, d’Hector ou d’Hélène. Toute trace de destruction est considérée comme un indice probable de la fameuse guerre de Troie. Mais ce faisant, on dénie aux mythes toute existence indépendante de la réalité matérielle alors que c’est leur caractéristique fondamentale.

        C’est surtout dans le domaine indo-européen que la comparaison mythologie montre toute sa fécondité. Quand un mythe est commun à plusieurs peuples, c’est soit que des emprunts ont été effectués, soit qu’il fait partie d’un héritage culturel commun. L’hypothèse de l’emprunt doit être écartée si l’on peut démontrer que ces peuples n’ont pas eu de contacts depuis une certaine époque, en tout cas pas de contacts suffisamment étroits pour permettre aux mythes de voyager d’un peuple à l’autre. Il reste alors à envisager l’hypothèse de l’héritage commun, hypothèse qui peut se concevoir dans le cas des peuples indo-européens. Puisque ces peuples ont hérité d’une même langue, pourquoi n’auraient-il pas également hérité de mêmes mythes ?

        La mythologie comparée permet alors de remonter le temps. Les mythes communs aux différents peuples indo-européens doivent dater de l’époque où ceux-ci constituaient encore une unité, où ils vivaient les uns à côté des autres et ne parlaient encore quasiment qu’une même langue. Ce voyage dans le temps va très loin puisqu’il nous fait remonter à l’époque des Proto-Indo-Européens, au Ve millénaire avant notre ère. La guerre de Troie n’est pas un reflet d’évènements survenus à la fin du IIe millénaire avant notre ère. C’est un mythe qui remonte aux origines du monde indo-européen et qui a été quelque peu recomposé par les aèdes (les poètes) grecs. Ainsi explique-t-on l’intervention permanente des dieux lors de ce conflit, notamment d’Athéna et d’Apollon. Achille lui-même est un demi-dieu, puisqu’il est fils d’une nymphe. Il est possible de trouver d’autres versions de ce mythe au sein même de la mythologie grecque ainsi que dans les croyances d’autres peuples indo-européens. L’équivalence d’Achille et du héros irlandais Cúchulainn a par exemple été démontrée.


        Initiée par Georges Dumézil, la mythologie comparée a effectué des progrès considérables mais les résultats obtenus sont encore trop peu connus et de fausses idées continuent d’être véhiculées. A l’origine de ce problème, se trouve l’oubli du concept d’indo-européanité. La parenté linguistique et culturelle de peuples comme les Grecs et les Irlandais n’est pas prise en compte. En conséquence, on préfère chercher l’origine des mythes grecs dans les civilisations orientales, en Anatolie, en Mésopotamie ou en Égypte. Cet amateur très érudit qu’est Robert Graves aurait même retrouvé les origines de la déesse Athéna... à Tombouctou. Pourquoi n’a-t-il pas remarqué que dans les croyances irlandaises, il existait des figures féminines vierges et incarnant la royauté, comme Athéna ? Ou qu’à Rome, les Vestales étaient également vierges et entretenaient des relations avec les vestiges qui subsistaient de l’ancienne royauté ? Quant aux personnes étudiant les mythes celtiques, ils considèrent parfois certains d’entre eux comme pré-celtiques, c’est-à-dire comme des emprunts effectués par les Celtes aux anciennes populations non indo-européennes de l’Europe occidentale... dont on ne sait d’ailleurs quasiment rien, si ce n’est qu’ils étaient les constructeurs des mégalithes (dolmens et menhirs). Mais en vérité, toute la mythologie celtique peut s’éclairer grâce au comparatisme indo-européen.

        L’étude du zoroastrisme, pratiquée par les Iraniens non convertis à l’islam, est d’un intérêt particulier parce que cette religion a conservé des souvenirs assez nets de la religion et de la mythologie proto-indo-européennes. Le polythéisme originel a été préservé chez les Indo-Aryens mais les dieux ont changé. La trinité hindoue constituée de Brahma, Śiva et Vishnou n’est pas un héritage indo-européen.

Pierre de Ramsundberget en Suède.

Le meurtre du dragon Fafnir par Sigurd (la version scandinave
de Siegfried) y est représenté.
Sigurd tue d
abord le dragon avec son épée (5). Il fait ensuite rôtir
le coeur de sa victime mais il se brûle un doigt et le porte à sa
bouche (1). Ayant goûté au sang de Fafnir, il comprend le langage
des oiseaux (2). Ceux-ci le mettent au courant des mauvaises
intentions de son père adoptif, le forgeron Regin. Sigurd le décapite
alors (3). Sur ce dessin, on voit aussi son cheval Grane, attaché à
l
arbre où les oiseaux sont perchés (4).


       

        La compréhension de la mythologie indo-européenne passe par la connaissance des trois fonctions découvertes par Georges Dumézil. Les dieux et les mythes s’organisaient autour d’elles. Il s’agit de :

Ceci étant, il est possible de reconnaître trois grandes divinités :

Ces trois fonctions et ces trois divinités, ainsi que quelques mythes proto-indo-européens, sont décrits dans une petite synthèse sur la religion proto-indo-européenne.

Cette reconstitution de la mythologie indo-européenne est exposée de manière complète dans l’Abrégé de mythologie indo-européenne de Serge Papillon. On y voit aussi comment elle permet d’expliquer un grand nombre de mythes romains, celtiques, grecs, russes ou indo-iraniens. Vous pouvez télécharger cet ouvrage (83 pages en format .pdf, 824 Ko) en cliquant sur ce bouton :


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