Les momies du Tarim
1. Des Celtes en Chine ?
Précisons-le tout de suite, l’objet de cette page n’est pas de broder sur un quelconque « mystère des momies du Tarim », mais de faire un certain nombre de mises au point. Il n’y a pas de mystère, mais seulement le genre de question que les archéologues se posent habituellement. Tout le problème est qu’ils ont découvert des corps d’individus de type européen, dont certains portaient des habits d’apparence celtique, à l’ouest de la Chine. Plus précisément dans le désert du Taklamakan, que traverse le fleuve Tarim. Les conditions naturelles ont assuré la bonne conservation de ces corps, qui n’ont aucunement été embaumés comme les momies des Pharaons. Leurs âges s’étalent entre 2000 et 4000 ans.
Des « Européens » auraient-ils vécu dans la province la plus occidentale de la Chine ? Est-ce si étonnant ? Cette province, le Xinjiang, n’appartient à la Chine que depuis le XVIIIe siècle, et personne n’a jamais prétendu que ses habitants étaient originellement de type chinois ou mongol. Les textes chinois du Ier millénaire parlent d’hommes aux « yeux profondément enfoncés dans les orbites ». La longueur du nez n’est pas mentionnée, mais il est évident que les Chinois décrivaient une « race » différente de la leur. A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, les Européens ont entrepris l’exploration du désert du Taklamakan et de ses oasis, et leurs observations ont été parfaitement claires : les plus anciens habitants connus de cette région étaient de type européen. Ils parlaient des langues iraniennes et tokhariennes, appartenant à la famille indo-européenne. Les scientifiques qui ont déchiffré leurs manuscrits ont été frappés par le fait que le tokharien semblait proche des langues occidentales (celtiques, latines, germaniques, etc.). Mais cette découverte n’a jamais été connue du grand public.
De nouvelles momies ont commencé à être exhumées à partir des années 1970. Ces découvertes seraient restées confidentielles si un professeur de l’Université de Pennsylvanie, Victor H. Mair, n’avait pas vu en 1988 ces momies dans leur musée d’Ürümqi, au Xinjiang, et ne s’était pas passionné pour elles. Il a eu le mérite d’attirer sur elles l’attention de la communauté scientifique et de récolter des fonds nécessaires à de nouvelles expéditions. L’une des plus grandes surprises a été de trouver sur ces corps des tissus dont certains ressemblaient incontestablement aux tartans écossais. Des journalistes en ont trop rapidement déduit que ces gens avaient été des Celtes. Le terme de « tokharien » a certes commencé à sortir des oubliettes où il avait sommeillé depuis un siècle. Mais les curieux s’interrogeaient : « Qu’est-ce qu’un Tokharien ? ». La réponse était toute trouvée : les Tokhariens étaient des Celtes de Chine !
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Ces «
tartans »
n’ont
en fait été trouvés que dans le
cimetière de Qizilchoqa, près de la ville de Hami
(ou Qomul), sur la bordure orientale du
désert du Taklamakan. Ils ne doivent bien entendus pas être comparés avec les tartans écossais, mais avec des tartans datant des environs de l’an -1000 provenant de mines de sel autrichiennes. Ces tissus étaient celtiques, puisque les Alpes étaient le berceau des Celtes. A partir de -800, ils ont développé une culture dite de Hallstatt, considérée comme leur première manifestation.
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Victor H. Mair et James P. Mallory ont écrit sur ces momies un ouvrage pour le grand public afin de couper court à ces fausses rumeurs, et de fournir des informations de première main : The Tarim Mummies, London, Thames & Hudson, 2000. Leur message n’est malheureusement pas bien passé, comme le montre un article du Courrier International du 14 septembre 2006 cité par exemple ici :
Si
l’on refuse l’idée que des Celtes se
soient rendus des
rivages de la Gaule ou de l’Irlande vers le désert
du
Taklamakan, comment expliquer la présence de ces
tartans ?
A vrai dire, il n’existe pas à l’heure
actuelle de réponse
sûre, mais l’hypothèse
d’une migration celtique
n’est aucunement nécessaire. On peut
imaginer, par exemple,
que des techniques de fabrication de tissus aient voyagé
entre
l’Europe centrale et le Taklamakan, au début du Ier
millénaire avant notre ère. Car les
échanges
techniques et culturels ne datent pas
d’aujourd’hui, et ils se
faisaient sur des distances bien plus grande que nous ne le pensons.
Raisonnons différemment. Imaginons que dans deux millénaires, des archéologues fassent une découverte surprenante : le blue-jean, un type de pantalon originaire des USA, était également porté en Europe. Cette découverte fait sensation : des Américains ont donc vécu en Europe ! Toutes les découvertes effectuées par la suite confirment cette conclusion, tant l’influence des USA sur l’Europe est évidente. De plus, les deux peuples ont des caractéristiques raciales similaires (on a même trouvé en Europe des momies d’individus ressemblant aux Américains). Aucun doute n’est permis : les Européens sont des Américains qui ont franchi l’Atlantique. De même, les Tokhariens sont des Celtes qui ont migré vers l’est.

Soyons sérieux. Les Tokhariens appartenaient à la famille indo-européenne. Ils étaient apparentés aux Celtes, aux Germains, aux Slaves.., mais distincts d’eux. Parmi les momies, il y avait sûrement des Tokhariens, car ceux-ci étaient solidement installés dans la région il y a déjà 2000 ans. On le sait grâce aux sources chinoises. Mais rien ne prouve que toutes les momies étaient tokhariennes (ou iraniennes), l’Asie centrale ayant toujours été une terre cosmopolite. Il serait intéressant d’interroger la femme, âgée d’environ 3800 ans, dont le corps a été retrouvé en 1979 sur les rives de la rivière Töwän, près du Lop Nor (vaste marais situé à l’est du Taklamakan).
Cette femme, surnommée la « Beauté de Krorän » (ou de Loulan, mais il s’agit du même mot prononcé à la manière chinoise), avait entre 40 et 45 ans quand elle est morte. A cette époque et à cet endroit, l’espérance de vie ne devait guère être supérieure. Notre héroïne a sûrement été mère, et sans doute a-t-elle vécu assez longtemps pour voir ses petits-enfants. Installons-nous donc à côté d’elle, sous sa hutte (aucune trace d’habitation en dur n’a été trouvée), pour l’entendre raconter sa vie. Le simple fait de l’entendre parler est instructif : on apprend quelle était sa langue. Elle nous parle de son enfance, de l’éducation inculquée par ses parents, de son mariage. Peu à peu, nous apprenons à connaître les coutumes de son peuple, ses croyances et même ses superstitions. Elle nous raconte des légendes ; nous apprenons quels dieux sont vénérés et quels démons hantent le désert. Elle nous fait entendre des chansons célébrant d’antiques héros. Nous comprenons que le savoir accumulé par cette grand-mère est vaste, et qu’une seule visite ne suffira pas à en faire le tour.
Malheureusement, la grand-mère est morte. Elle est devenue une momie, et les cadavres, même bien conservés, sont muets. Une momie, c’est comme un livre dont toute l’encre a disparu. Pour tenter d’apprendre quelque chose, on en est réduit à examiner sa reliure et la texture de son papier. Avec un peu chance, on découvrira peut-être qui a fabriqué cet ouvrage, mais le savoir contenu dans ses pages est bel et bien perdu. Une momie n’est qu’une coquille vide. Découvrir des momies, cela excite les imaginations, mais au fond, cela ne nous apprend pas grand chose.
Sommes-nous
condamnés à ne quasiment rien savoir sur notre
mamie ?
Si les archéologues réussissent à
prélever
sur elle des échantillons d’ADN, nous saurons
peut-être
de quelle partie du monde elle est originaire, mais il y a peu de
chances que nous soyons renseignés sur sa langue et sa
culture. Pour cela, il faut examiner l’ensemble des
données
archéologiques qui lui sont associées :
aménagement des sépultures, objets
trouvés dans
les tombes, etc. Non loin de la rivière
Töwän, dans
le cimetière de Qäwrighul, qui date de la
même
époque, six tombes d’hommes
étaient chacune entourée de sept cercles concentriques
de pieux.
Des archéologues ont interprété ces figures comme une configuration solaire. Personnellement, j’y verrais plutôt une représentation des sept frontières séparant le monde des hommes de celui des morts, dans les croyances indo-européennes. Selon les Hittites, il fallait franchir sept portes pour descendre dans les Enfers : « Le portier a ouvert les sept portes, il a déverrouillé les sept verrous. En bas, dans la Terre Noire, se trouve le chaudron en bronze, ses poignées sont en fer : ce qui va dedans ne remonte plus par la suite. Il périt dedans. » Un autre texte donne un aspect maritime aux Enfers : « ... La Terre Noire l’emporta à la déesse solaire et la déesse solaire l’emporta à la mer. Dans la mer, se trouvent les chaudrons en bronze... » (d’après Emilia Masson, Le combat pour l’immortalité, Paris, 1991, p. 137, 138). Ceci dit, l’univers était symétrique : pour monter au Ciel, il fallait aussi franchir sept portes. Alors, ces six hommes se trouvaient-ils dans les Enfers ou dans le Ciel ? C’est un peu difficile à dire, mais l’étude des mythes indo-européens révèle l’existence d’une connexion entre le Ciel et les Enfers, qui sont tous les deux maritimes.
En tout cas, la notion de frontière était d’une importance extrême pour les Indo-Européens, et de plus, le pieu était l’un des éléments de construction les plus anciens. Les premières murailles ont été des alignements de pieux.
Le deuxième texte hittite associe les
Enfers à une déesse ordinairement
appelée la déesse Soleil de la Terre. Elle a
été représentée,
combinée avec le dieu Soleil du Ciel, dans des tombes
anatoliennes. Ces deux divinités correspondent, dans la
mythologie tokharienne, à Fuxi
et Nüwa. Leurs représentations
étaient placées dans les tombes de Tourfan,
à quelque distance du Lop Nor. Dans les
sépultures du cimetière de Qäwrighul,
six figurines
féminines portant des vêtements ont
été trouvées, cinq en bois et une en
pierre.
On peut se demander s’il
s’agissait
de représentations de Nüwa (terrestre et solaire).
La coutume de disposer ce type de figurine dans les tombes a longtemps
subsisté, jusqu’au
début de notre ère. On sait qu’à
cette époque, un royaume tokharien existait
dans la région du Lop Nor. C’est
le Kroraina (Loulan en Chinois). Les figurines étaient en
bois ou en pierre ; elles portaient des vêtements en laine et
un chapeau pointu (comme les femmes de cette région), avec
de longs cheveux tombant en nattes sur les épaules.
« Poupée » de feutre trouvée en 1934 par Folke Bergman. Elle avait été placée dans la tombe d’un vieil homme mort vers 400, près de ses hanches. Elle était peinte.
Mais d’où vient la coutume de confectionner ces sortes de poupées ? Comme elle perduré durant pas moins de deux millénaires, elle devait illustrer des croyances religieuses fondamentales, liées à la mythologie. On sent la volonté, chez les gens du Lop Nor, de fabriquer des femmes plus vraies que nature, or il existe un mythe selon lequel le corps de Nüwa a été façonné. D’autres mythologies indo-européennes parlent de femmes fabriquées de toutes pièces : Pandore chez les Grecs, Blodeuwedd chez les Gallois, Yseut chez les Cornouaillais (Tristan et Yseut sont tout à fait comparable à Fuxi et Nüwa). Tristan traverse une profonde rivière et aménage une grotte dans laquelle il place une superbe statue d’Yseut. Elle porte des vêtements splendides avec des feuillages, et dessus, il y a un oiseau doté de plumes de toutes les couleurs. « Il battait des ailes comme s’il avait été vivant et animé ». Yseut semble elle-même vivante, et Tristan se suspend à son cou, l’embrasse et lui parle. Derrière cette épisode du roman de Thomas, se cache sûrement le mythe d’une Yseut femme-oiseau fabriquée, et peut-être plus encore, d’une union de Tristan et d’Yseut dans les Enfers. Fuxi et Nüwa ont sans doute connu une union semblable.
Comme on le voit, aussi fascinantes que soient les momies, il ne faut pas se focaliser sur elles. C’est l’ensemble des données archéologiques qui doivent être prises en compte, et celles-ci peuvent être éclairées grâce à la mythologie comparée. Ce qui vient d’être dit est certes hypothétique, mais ces spéculations ne reposent pas sur rien. Nous pouvons ainsi avoir une idée de ce que la femme de la rivière Töwän nous aurait dit si elle avait été en vie.

Momie de femme trouvée à Subeshi, près de Tourfan. Elle date envrion de l’an 500 avant notre ère. Elle porte un grand chapeau pointu dont seule la base est visible sur cette photographie. Ce chapeau est un élémenet d’identification, car chez les peuples iraniens (Scythes, Saces), qui occupaient à cette époque une grande partie de l’Asie centrale, c’étaient les hommes qui portaient des chapeaux pointus, et non les femmes. Cette Tourfanaise n’était donc pas iranienne. Sachant que ce type de chapeau était aussi à la mode au Kroraina, dans la région du Lop Nor, et que les gens de ce royaume étaient tokhariens, on peut penser que cette femme était tokharienne. Remarquons aussi sa jupe décorées de bandes de couleur horizontales. Des motifs similaires ont été observés sur le site contemporain de Djoumboulak Koum, à l’ouest du Taklamakan. Là aussi, les femmes avaient des chapeaux pointus.
La mode a changé au fil des siècles. Les costumes tokhariens de notre ère étaient différents.