Mercure / Gargantua

1. Le Mercure gaulois.

        Le principal dieu des Gaulois étant appelé Mercure par les Romains : selon César, « Mercure est le dieu qui reçoit le plus d’hommages chez les Galli. Ses effigies sont les plus répandues. Il est, pour eux, l’inventeur de tous les arts, celui qui guide les voyageurs sur les routes, qui protège les marchands et qui peut leur faire gagner beaucoup d’argent ». Chez les Romains, Mercure était le protecteur des commerçants comme l’indiquait son nom qui dérive du latin merx « marché ». Le poète Ovide s’adresse à lui en ces termes : « Tous ceux qui font profession de vendre des marchandises t’offrent de l’encens et te prient pour leur assurer des profits ». Les Romains a été rapproché du dieu grec Hermès.

        Sous la domination romaine, le Mercure gaulois a survécu. Il est même resté le dieu le plus vénéré, comme le montrent les 400 inscriptions portant son nom et les 350 statues et bas-reliefs le représentant. Il a souvent une compagne appelée Rosmerta, la « Grande Pourvoyeuse ». Dans l’une de ses vingt appellations connues, Adsmerius, on retrouve la même racine smer- « prévision, provision » que dans le nom de Rosmerta. Ces deux divinités peuvent être définies comme des dieux de l’abondance, ce qui les rend typiques de la troisième fonction

        Une caractéristique importante de Mercure est sa tricéphalie : dans le nord et l’est de la Gaule, il lui arrive d’avoir trois visages ou trois têtes. On connaît même de lui une représentation avec trois phallus qui indique clairement sa fonction de dieu de la fertilité-fécondité. A Bordeaux, il a une statue en bronze à quatre têtes, deux imberbes et deux barbues. Une de ses autres caractéristiques est de tenir un caducée (comme le Mercure romain, qui la lui-même emprunté à Hermès) et de porter des cornes. Il est rapproché de l’ours et du sanglier ; un dieu gaulois en forme de serpent à tête de taureau lui est associé sur un autel de Beauvais. Le même dieu est également associé à Cernunnos, le « Cornu ». Celui-ci est triple puisqu’il est flanqué de deux personnages ou qu’il possède trois têtes. Sur une stèle gallo-romaine de Reims, il tient une bourse d’où s’échappent des pièces de monnaie (ou des grains ?). L’un des deux personnages qui l’accompagne est Mercure, muni de son caducée et d’une bourse. Si la bourse de Cernunnos contient de l’argent, ce dieu exerce une fonction semblable à celle de Mercure. Si elle contient des grains, il n’en est pas moins proche de Mercure car celui-ci est protecteur des biens agricoles (Cultor). Il protège aussi les biens domestiques (Domecticus). Cernunnos pourrait donc être une variante de Mercure orientée vers le cerf, dont il porte les bois, ainsi que vers le taureau.

Cernunnos représenté sur lautel de Reims

        Les spécialistes le considèrent généralement comme la version gauloise du dieu panceltique Lug. Cette hypothèse repose essentiellement sur le qualificatif de Samildanach « Polytechnicien » que les Irlandais attribuent à ce dernier : il maîtrise tous les arts. Pourtant, Lug n’est pas connu pour être le protecteur des commerçants et apporter la richesse. Il n’a pas non plus inventé les arts, or il peut y avoir une distinction entre celui qui les a créés et celui qui les maîtrise. En Grèce, Apollon est connu pour être un grand devin, maître du sanctuaire de Delphes, mais c’est le rustique dieu Pan qui lui aurait enseigné la divination. Il se pourrait donc que Lug ait maîtrisé des arts dont Mercure aurait été l’inventeur, ces deux personnages ayant été parfaitement distincts.

2. Gargantua.

        Dans son étude sur les dieux de la Gaule, Paul Duval a cherché des traces des dieux gaulois au Moyen Âge. Il aurait pu penser à Gargantua, ce personnage omniprésent dans le folklore français. Il est lun des deux héros de François Rabelais, mais cet auteur, né vers 1494, ne l’a pas inventé. La première mention que l’on connaisse de lui (où son nom est orthographié Gargantuas) se trouve sur le registre du receveur de l’évêque de Limoges à Saint-Léonard. Elle est datée de 1471. Gargantua est la survivance d’un dieu gaulois dont le culte était beaucoup trop enraciné dans les mentalités pour être totalement éradiqué. Sa popularité évoque celle de Mercure. De fait, ces deux divinités possèdent plusieurs points communs, comme leur taille gigantesque et leurs liens avec les montagnes. La tribu gauloise des Arvernes commanda au sculpteur de Néron, Zénodore, une statue en bronze de quarante mètres de haut de Mercure qu’elle plaça dans un temple au sommet du puy de Dôme. Dix années de travail furent nécessaires. Le folklore connaît des « monts Gargan » auxquels répondent des « monts de Mercure » dont le nom est devenu « Montmartre ». A Rouen, près dun mont Gargan, on utilisait des amulettes sexuées appelées « gargans ». Le jour de la Saint-Romain, les filles à marier en mettait une dans leur corsage. Voilà qui rappelle le Mercure à triple phallus. Comme lui, Gargantua devait être un pourvoyeur de fécondité. Les femmes venaient se frotter à des pierres associées à Gargantua pour avoir des enfants, comme à Saint-Hilaire-du-Harcouët. En Bassigny, « gargan » signifie « coureur de filles ». De plus, les « gargans » avaient une double paire d’yeux permettant de voir lavenir. On ignore si le Mercure gaulois était un devin, mais il se distinguait par ses yeux. Les témoignages ne manquent pas. De Châteaubleau, en Seine-et-Marne, provient une statue à la tête ornée de grands yeux oblongs accompagnée de la dédicace « A Mercure Solitumaros (à la Grande Vue) ».

        Doué d’une grande rapidité en dépit de sa taille, Gargantua est un éternel voyageur. Il protège les personnes se déplaçant par voie deau. Malgré son caractère nomade, Gargantua possède tout un mobilier (un lit, une chaise, un fauteuil et une table) ainsi qu’une batterie de cuisine complète (un four, une marmite, une écuelle, une tasse, un plat, une soupière, etc.). Il a ainsi les atttibuts d’un génie des biens domestiques. Même s’il lui arrive de tarir des cours d’eau à cause de sa soif ou d’avaler quelques individus, il est un bon géant. C’est un trait de caractère qu’il partage avec Mercure, lequel est bénéfique (Vellaunus). On peut considérer que Mélusine est sa compagne, bien que de mémoire humaine, ils n’aient pas été mariés. Dans le roman écrit à la fin du XIVe siècle par Jean d’Arras, l’époux de Mélusine est Raymondin. Puisqu’elle apporte aux siens la richesse, la santé et des terres fertiles, elle est une sorte de « Pourvoyeuse ». Elle donne également une nombreuse progéniture à son mari, bien que ses enfants soient tous monstrueux. Elle pourrait donc correspondre à Rosmerta. Dans la forêt du Corgebin en Haute-Marne, une déesse du nom dAtesmerta était vénérée dans un sanctuaire bâti à côté dun puits artésien. Elle pourrait être liée à Rosmerta mais elle évoque aussi Mélusine, liée à toutes les sources d’eau douce.

        Il faut reconnaître qu’au Moyen Âge, les commerçants nadressaient pas des prières à Gargantua pour gagner de largent comme les Gaulois s’étaient auparavant adressés à Mercure, mais l’Eglise leur aurait-elle autorisés à le faire ? Gargantua n’a pas non plus de rapport connu avec les arts. Il pouvait être pasteur, bien qu’il ne rechignât pas à dévorer du bétail. Il était également faucheur et bûcheron. Avec sa hotte, il transportait de la terre pour égaliser le terrain. Son lien avec les pierres et les rochers était étroit. Il mangeait des pierres, en vomissait et en « chiait ».  Ce texte de lAnthologie de l’Albret, de l’abbé L. Dardy, mérite d’être cité : « Il y avait une fois dans la Lande un géant qui sappelait Gargantua. Sa mère était une vache. Elle neut que lui ; seul, il chassa les Anglais de par ici [durant la guerre de Cent Ans]. Il arrachait les plus grands chênes comme des poireaux et les lançait contre les Anglais comme des houlettes... Gargantua ne se nourrissait que de moutons et de gibier ». Ce caractère militaire de Gargantua fait écho aux qualificatifs de Defensor ou de Victor « Victoire » attribués à Mercure.

        Signalons que la médiéviste Anne Lombard-Jourdan a cherché à démontrer avec beaucoup de conviction que Gargantua était un souvenir de Cernunnos. Cela ne contredit pas vraiment nos propos, en vertu du rapprochement qui peut être effectué entre Mercure et Cernunnos.

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