Introduction au koutchéen


1. Morphologie nominale

        Le koutchéen connaît le masculin et le féminin. Le neutre, autrefois commun à toutes les langues indo-européennes, a presque disparu : les anciens substantifs neutres sont devenus masculins au singulier et féminins au pluriel. Seuls les pronoms démonstratifs ont conservé des formes neutres, à côté de leurs formes masculines et féminines.

        En ce qui concerne le nombre, le koutchéen connaît le singulier, le pluriel, le pariel (utilisé pour deux objets formant des paires naturelles : ek « œil» , eśane ou eśne « les deux yeux »), le duel (utilisé pour deux objets formant des paires occasionnelles), ainsi que le pluratif, qui permet dindividualiser les éléments dun ensemble. Le pluratif de ost « maison » est ostuwaiwenta « des maisons, prises une par une ».

        Il existe quatre cas primaires, illustrés ici avec le singulier de ekwe « homme » :

  1. nominatif : ekwe (le terme « homme » est utilisé comme sujet) ;
  2. vocatif : ekwa (« homme! ») ;
  3. oblique, qui correspond à laccusatif : ekwen (le terme « homme » est utilisé comme complément dobjet) ;
  4. génitif : ekwentse (« dun homme »).

        À un substantif au cas oblique, on ajoute des suffixes pour former six cas secondaires :

  1. Le perlatif : ekwentsa (« sur un homme »). Ce cas sert à décrire un contact « à la surface » ou « au bord » dun objet, au contraire du locatif, qui exprime une présence à l'intérieur d'un objet. Il a aussi une signification temporelle : pour dire « durant telle année », on utilise le perlatif. Enfin, le suffixe -sa peut se traduire par « au moyen de ».
  2. Le comitatif : ekwenmpa (« avec un homme »).
  3. Le causal. Peu utilisé.
  4. Lallatif : ekwenśc (« vers, à un homme »).
  5. Lablatif : ekwenmen (« à partir de, en quittant un homme »). Le suffixe -men se traduit aussi par « hormis, excepté ».
  6. Le locatif : ekwenne (« dans un homme »).

        La désinence doblique -n ne sapplique quà des substantifs désignant des êtres humains, avec une seule exception:  loblique de ku «chien» est kwen. Il existe dautres désinences, et parfois, loblique nest pas distingué du nominatif : loblique de yakwe « cheval » est yakwe.

        Les formes du pluriel de « homme » sont identiques à celles du singulier à tous les cas, sauf au nominatif (ekwi « hommes ») et au génitif (ekwents).

        En koutchéen comme en français, les adjectifs saccordent avec les substantifs quils déterminent. Cela permet de savoir si un substantif est masculin ou féminin. En français, cest plutôt le genre de larticle accompagnant un substantif qui permet de connaître le genre de celui-ci (on dit le bateau et non pas la bateau, donc bateau est masculin), mais en koutchéen, il nexiste pas darticle. On sait donc que olyi «bateau» est féminin parce quil faut écrire orotstsa olyi «grande bateau» au lieu de orotstse olyi « grand bateau ». Dans les documents koutchéens, les substantifs nétant pas toujours accompagnés par des adjectifs, on ignore le genre de certains (comme de ost «maison»).

        Il existe quatre classes flexionnelles dadjectifs, qui se distinguent par leurs formes de nominatif et doblique pluriel au masculin. Voici comment seffectue la flexion de orotstse « grand », adjectif de la classe I (on notera que c se prononce toujours tch) :

Masculin Féminin
Singulier Nominatif orotstse orotstsa
Génitif oroccepi  ?
Oblique orocce orotstsai
Pluriel Nominatif orocci orotstsana
Génitif orotstsents orotstsanants
Oblique oroccen orotstsana

        Le terme orotstse nest pas séparable en deux parties distinctes, mais il existe un suffixe -tstse, se traduisant par « pourvu de, possédant », qui donne un adjectif quand il est ajouté à un substantif : kokale « char » devient kokaletstse « possédant un char ». On peut aussi transformer un substantif en un adjectif en lui adjoignant le suffixe -ṣṣe « consistant en, constitué de» ( se prononce toujours sh) : kärweñe « pierre » devient kärweñeṣṣe « constitué de pierres, pierreux » . Cest un procédé de transformation très courant.

        Un autre moyen de connaître le genre dun substantif est de le trouver en compagnie dun pronom démonstratif. Voici comment seffectue la flexion du pronom se « ce, ceci ; celui-ci ». Le neutre nest distingué quau singulier :

Masculin Féminin Neutre
Singulier Nominatif se te
Génitif cwi, cpi tāy tentse
Oblique ce te
Pluriel Nominatif cai, cey toy
Génitif cents tonts
Oblique cen toy

        Ainsi, « ce grand bateau » se traduira au nominatif par sā orotstsa olyi. Pour dire « il traverse la mer avec (au moyen de) ce grand bateau », on prend ce groupe nominal en mettant tous ses mots à loblique et lui adjoignant le suffixe du perlatif -sa. Cela donne : su tā orotstsai olyisa lyam kätkātär (le terme lyam « mer » est à loblique, qui est pour ce terme, comme pour olyi, identique au nominatif).



2. Morphologie verbale

        Dans la langue française, les verbes sont mis à la voix passive sans avoir de conjugaison propre. On utilise pour cela lauxiliaire être : « ce livre est acheté par… ». Dans certaines langues anciennes, comme le sanskrit, il existe une conjugaison passive à côté de la conjugaison active. On trouve même une troisième voix, la voix moyenne. En sanskrit, le moyen exprime en général des actions que lagent effectue pour lui-même, dans son propre intérêt : yajati « il fait un sacrifice (pour un autre) », yajate « il fait un sacrifice (pour lui-même), il se fait un sacrifice ». On voit que le moyen est rendu en français par la forme pronominale: « je machète un livre », etc. En sanskrit, le moyen est aussi employé avec la valeur du passif.

        Telle était la valeur du moyen en indo-européen commun. Cette langue (mère de toutes les langues indo-européennes), ne connaissait que lactif et le moyen. Le koutchéen a conservé cette situation. Il ny a pas de passif, mais le moyen, utilisé comme en sanskrit, est apte à le remplacer. Il arrive aussi quun verbe soit conjugué au moyen, mais avec un sens actif. Les formes nominales du verbe (participe prétérit, infinitif et gérondif) sont indifférentes à la voix : elles sont employées aussi bien en valeur passive quactive. Au participe présent, il existe un suffixe moyen (-mane) à côté du suffixe actif (-ñca), mais la valeur passive du participe présent moyen est très rare.

        Les verbes peuvent être conjugués au singulier et au pluriel. Le duel existe, mais il est rare. Les modes utilisés sont lindicatif, le subjonctif, loptatif et limpératif, avec les valeurs que nous leur connaissons. Lindicatif se scinde en trois temps, le présent, limparfait et le prétérit. Le subjonctif possède une valeur de futur, ce qui est un trait archaïque du koutchéen.

        Pour conjuguer un verbe, il faut connaître sa classe de présent, de subjonctif et de prétérit. Il existe 12 classes de présent, 11 classes de subjonctif et 6 classes de prérérit. Par exemple, le présent du verbe «parler» étant de la classe IX, on ajoute à sa racine -we l'affixe -sk-, plus une voyelle dite thématique qui est ä ou e selon la personne et le nombre. Pour la première personne du pluriel, comme cette voyelle est e, on obtient weske-. Là-dessus, si lon ajoute la désinence de la première personne du pluriel du présent actif, qui est -m, cela donne : weskem « nous parlons ». Il existe des pronoms personnels (cest un pronom démonstratif, su, qui joue le rôle du pronom personnel « il »), mais leur usage est facultatif. Le koutchéen possède quatre séries de désinences :

  1. Les désinences dindicatif présent et de subjonctif.
  2. Les désinences doptatif et dimparfait.
  3. Les désinences de prétérit.
  4. Les désinences dimpératif.

        Chaque série existe en une version active et une version moyenne.

       Cette manière de conjuguer est famillière au locuteur du grec ancien, mais la ressemblance va étonnamment loin. La voyelle thématique se répartit, selon la personne et le nombre, de la manière suivante en grec et en koutchéen :

Grec Koutchéen
Singulier 1re personne o e
2epersonne ε ä
3epersonne ε ä
Pluriel 1repersonne o e
2epersonne ε ä
3epersonne o e

        Les équations o = e et ε = ä apparaissent de manière évidente. La répartition du grec ε/o est semblable à celle du koutchéen ä/e. Un tel fait ne peut s'expliquer que par lorigine commune des morphologies verbales grecque et koutchéenne. On notera que la voyelle ä a tendance à disparaître et à palataliser la consonne précédente : on ne dit pas *weskän « il parle », mais weṣṣän.

        Certains verbes peuvent avoir plusieurs classes de présent ou de subjonctif. C'est le cas de kätk- «traverser», cité plus haut. Au présent, il est à la classe VI (kätknā-, sans voyelle thématique), à la classe VII (kättänk-, avec un infixe -än-, également athématique) ou à la classe IX (kätkāsk-ä/e-, d'où kätkātär «il traverse», au moyen).

        Nous donnons ci-dessous la conjugaison complète du verbe yām- «faire» à l'actif :

Présent Imparfait Subjonctif Optatif Prétérit Impératif
Classe IX: yāmäsk-ä/e- Classe I: yām- Classe IV: yāmäṣṣa- pyām-
Singulier 1re personne yamaskau yamaṣṣim yāmu yamīm yamaṣṣawa pyām
2epersonne yamast yamaṣṣit yāmt yamīt yamaṣṣasta
3epersonne yamaṣṣän yamaṣṣi yāmän yāmi yamaṣṣa
Pluriel 1repersonne yamaskem yamaṣṣiyem yamem yamiyem yamaṣṣam pyāmtso
2epersonne yamaścer yamaṣṣicer yāmcer yamīcer yamaṣṣaso
3epersonne yamasken yamayen yāmen yamiyen yamaṣṣare

        Et au moyen :

Présent Imparfait Subjonctif Optatif Prétérit Impératif
Classe IX: yāmäsk-ä/e- Classe I: yām- Classe IV: yāmäṣṣa- pyām-
Singulier 1re personne yamaskemar yamaṣṣimar yāmmar yamīmar yamaṣṣamai pyāmtsar
2epersonne yamasketar yamaṣṣitar yāmtar yamītar yamaṣṣatai
3epersonne yamastär yamaṣṣitär yāmtär yāmitär yamaṣṣate
Pluriel 1repersonne yamaskemtär yamaṣṣiyemtär yamamtär yamīyemtär yamaṣṣamte pyāmtsat
2epersonne yamastär yamaṣṣitär yāmtär yamītär yamaṣṣat
3epersonne yamaskentär yamaṣṣiyentär yāmantär yamiyentär yamaṣṣante

        Le participe présent est yamaṣṣeñca à lactif et yamaskemane au moyen. Sur le participe prétérit yāmo-, on peut construire un substantif tel que yāmor « le fait de faire, lacte ». Les Koutchéens lont utilisé pour traduire le sanskrit karma « acte ». Linfinitif est toujours construit sur le thème du subjonctif : yāmtsi.

        À cela, sajoutent deux gérondifs, yamaṣṣälle « devant faire », construit sur le thème du présent, et yamalle « pouvant faire », construit sur le thème du subjonctif. Ils rendent superflus les verbes « devoir » et « pouvoir » (lequel existe cependant) : « il doit faire » se dit yamaṣṣälle ste « il est devant faire ».

        Le participe prétérit se comporte comme un adjectif de la classe IV :

Masculin Féminin
Singulier Nominatif yāmu yāmusa
Génitif yāmoepi  ?
Oblique yāmo yāmusai
Pluriel Nominatif yāmo yāmuwa
Génitif yāmoānts yāmuwants
Oblique yāmoän yāmuwa


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