Les Indo-Aryens sont essentiellement les habitants de l’Inde parlant des langues issues du sanskrit. Ils vivent au nord de l’Inde, au Pakistan et au Bangladesh, pays issus de la partition de 1947. Cette partition, événement dramatique qui s’accompagna de nombreux massacres et atrocités, était de nature purement religieuse : les Indiens sont en majorité hindous tandis que les Pakistanais et les Bengalis sont surtout musulmans. Il n’y a pas entre ces peuples de distinction linguistique. L’ourdou, la langue officielle du Pakistan, ne se distingue de l’hindī, la langue officielle de l’Inde, que par ses emprunts au persan et à l’arabe. L’Inde utilise aussi l’anglais comme langue officielle. Elle reconnaît également 23 langues nationales, dont le sanskrit préservé pour son usage religieux et littéraire. Le singhalais, langue parlée au Sri Lanka, est issu du sanskrit, ainsi que celles des Tziganes (ou Rroms), peuple nomade qui aurait quitté le nord-ouest du l’Inde au début du IIe millénaire.
Le sanskrit a été codifié au Ve siècle avant notre ère par le célèbre grammairien Pānini, dans une œuvre d’une exceptionnelle rigueur. A son époque, le sanskrit avait déjà commencé à se dégrader et des dialectes étaient apparus. On les appelle les prākrit. La langue parlée par le Bouddha, à peu près contemporain de Pānini, était l’un d’eux : c’est le pāli. Ce n’est donc pas en sanskrit que les textes bouddhiques les plus anciens ont été transmis, mais en pāli. Les langues comme l’hindī dérivent de ces prākrit.

Phrase en sanskrit écrite avec différente écritures indiennes. Elle signifie :
« Puisse Śiva bénir celui qui se réjouit de la parole des dieux »
Elle est tirée de l’œuvre de Kalidasa, l’un des plus grands poètes indiens
Il existe des langues non indo-européennes en Inde : le munda au nord-est et les langues dravidiennes au sud. Le munda est apparenté aux langues môn-khmères de l’Asie du Sud-Est ; elles forment une famille dite autro-asiatique. C’est pour les distinguer des Indiens non indo-européens que les Indiens parlant des langues apparentées au sanskrit sont qualifiés d’Indo-Aryens. Dans les montagnes du Pakistan septentrional, vivent des peuples indo-aryens dont les langues dérivent d’un version très ancienne du sanskrit, utilisée au début du IIe millénaire avant notre ère. Ces langues sont qualifiées de « dardiques ». Il s’agit par exemple du cachemiri, parlé au Cachemire, ou du khowar. Les Kalash, au nord-ouest du Pakistan, ont conservé leur ancien polythéisme, mais ils ne sont plus que quelques milliers.
Les textes indiens les plus anciens sont les Veda, en particulier le Rig-Veda. C’est un recueil d’hymnes religieux qui sont difficiles à dater mais qui remontent sûrement au IIe millénaire avant notre ère. Leur transmission a longtemps été orale. Le sanskrit archaïque qu’ils utilisent est qualifié de védique. Leur lecture permet d’avoir une idée ce qu’était la civilisation indienne au moment de leur rédaction : on parle de l’Inde védique. Sa connaissance est d’un grand intérêt pour le comparatisme indo-européen, car si l’on veut connaître la part de l’héritage indo-européen d’une civilisation, il faut l’observer à son stade le plus ancien. On apprend ainsi que dans l’Inde védique, le système des castes n’existait pas encore sous la forme complexe et rigide que l’on connaît maintenant, et que les dieux védiques n’étaient pas ceux de l’hindouisme classique. Les principaux dieux étaient Mitra, Varuna, Indra, des jumeaux appelés Nāsatya ou Aśvin, ainsi que le souverain des morts Yama et sa sœur Yamī.

Carte de l’Inde védique. Le fleuve Sindhu est identique à l’Indus, qui coule dans l’actuel Pakistan.
Les textes religieux iraniens les plus anciens sont réunis dans un ouvrage appelé l’Avesta. Une partie de ses hymnes, les Gāthā, sont attribués à Zarathuštra. La langue utilisée, l’avestique, est une forme archaïque d’iranien. Elle est extrêmement proche du sanskrit védique. Pour s’en rendre compte, il suffit de comparer deux expressions signifiant « cette puissance divinité » :
Avestique : tem amavantem yazatem
Sanskrit : tam amavantam yajatam
De fait, les Indo-Aryens et les Iraniens formaient à l’origine un même peuple qui se désignait par l’ethnonyme Arya, francisé en Aryen. On les appelle habituellement les Indo-Iraniens, mais le terme Aryen leur convient aussi bien. Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, les savants occidentaux ont appliqué ce terme à la totalité de la communauté indo-européenne. Cet emploi était probablement abusif.
Cette théorie a d’abord été défendue par l’indianiste Friedrich Max Müller (1823-1900). Les Aryens sont vus comme des envahisseurs étrangers qui ont détruit les anciennes civilisations de l’Inde et imposé leur langue, le sanskrit. Au XIXe siècle, cette théorie n’allait pas de soi car de nombreux savants pensaient que toutes les langues indo-européennes étaient originaires de l’Inde, le sanskrit étant considéré comme très proche de la langue originelle, l’indo-européen commun. Aujourd’hui, la « théorie de l’invasion aryenne » n’est plus une théorie : elle est devenue une évidence. Le problème est seulement de savoir quand les Aryens ont pénétré en Inde et si leur arrivée a été brutale ou progressive.
Cette évidence n’est pas admise par tout le monde, en Inde notamment. Les raisons de ce rejet sont dictées par le nationalisme et la xénophobie : certains « érudits » indiens ne peuvent pas accepter l’idée d’une origine étrangère de leur civilisation. Les propros tenus sont parfois violents, comme ceux du docteur B. R. Ambedkar : « La théorie de l’invasion [aryenne] est une invention. C’est une perversion de l’enquête scientifique, qu’on ne laisse pas libre de se développer à partir des faits. [...] Elle échoue sur chaque point ». Parlons donc des faits. Le sanskrit est apparenté à l’iranien, or les linguistes ont démontré qu’à l’époque où les Indo-Aryens et les Iraniens ne parlaient qu’une seule et même langue, les Finno-Ougriens leur ont emprunté un important vocabulaire. Il faut bien préciser que ce vocabulaire est passé de la langue-mère des langues indo-aryennes et iraniennes à la langue-mère des langues finno-ougriennes. Celles-ci (le hongrois, le finnois, l’estonien, le saame ou lapon et plusieurs langues de Russie européenne) sont originaires de la Russie septentrionale. Elles sont apparentées au samoyède, langue de Sibérie centrale, et plus lointainement aux langues altaïques (turc, mongol, toungouse) qui sont également sibériennes. Cela implique que les Aryens ont vécu à proximité de la Russie septentrionale (c’est l’un des arguments confortant la théorie des Kourganes). Ce fait fondamental est ignoré ou incompris des nationalistes indiens et de leurs soutiens occidentaux.
L’un d’eux, le Néerlandais Koenraad Elst, a publié un livre sur un site indien dans l’espoir d’être entendu, mais ce qu’il dévoile surtout, c’est sa maladresse. Pour tenir compte de la parenté du sanskrit avec les autres langues indo-européennes, il est contraint d’affirmer que celles-ci sont toutes originaires de l’Inde, comme on le supposait au XIXe siècle, alors que les progrès de l’archéologie ont rendu cette hypothèse absolument intenable. Pour expliquer la présence de termes indo-iraniens en finno-ougrien, il évoque à deux reprises la possibilité que des marchands indiens aient établi des relations commerciales avec les peuples finno-ougriens. Certes, au IIIe millénaire avant notre ère, il a existé une civilisation dans la vallée de l’Indus qui commerçait avec le sud de l’Asie centrale, l’Iran oriental et la Mésopotamie (voir ci-dessous), mais peut-on sérieusement imaginer que des marchands indiens se soient aventurés dans les forêts de Russie septentrionale ? Et que seraient-ils venus y acheter ? Des fourrures pour supporter les hivers glacés de l’Inde ? Par ailleurs, de simples relations commerciales ne suffisent pas à expliquer les emprunts de vocabulaire constatés.
Au milieu du IIIe millénaire avant notre ère, une très brillante civilisation arrivait à son apogée dans la vallée de l’Indus. Elle a laissé des sites prestigieux comme ceux de Mohenjo-Dāro et d’Harappa, vestiges de cités aux plans pré-établis qui commerçaient avec les actuels Turkménistan et Iran oriental. Qualifiée de civilisation harappénnne, avait également établi des relations maritimes avec la Mésopotamie : elle correspond probablement aux pays appelés Makan et Meluha dans les documents de Sargon l’Ancien, qui régna sur la basse Mésopotamie de -2334 à -2279. Le commerce semble avoir joué un rôle essentiel dans son développement. Comme l’ont déclaré le chercheur pakistanais Ahmad Hasan Dani et son collègue indien B. K. Thapar, « les avantages apportés par les nouveaux mécanismes de commerce ont pu permettre à une audacieuse communauté [...] de poser les fondations d’un système politique qui imposa sa suprématie sur toute la zone de l’Indus ».
Les nationalistes indiens admettent bien sûr que la civilisation harappéenne était indo-européenne, ce qui est absolument invraisemblable. Cela démontre leur ignorance (ou leur mépris ?) des études indo-européennes. L’Inde védique, comme toutes les sociétés indo-européennes, était guerrière. L’un des plus vénérés de tous les dieux, Indra, le roi des dieux, était un guerrier qui se livrait à des pillages et ramenait du butin. Il est difficile d’imaginer que les Harappéens plutôt pacifiques et commerçants aient vénéré un tel dieu. Par ailleurs, il n’existe pas d’indice d’utilisation du cheval, élément important des cultures indo-européennes, dans la vallée de l’Indus à cette époque. Les Harappéens et les Indo-Aryens étaient des gens très différents. Le déchiffrement d’une écriture gravée sur des sceaux carrés en stéatite permettrait sans doute de savoir qui étaient les hommes de l’Indus, mais cette tâche s’est avérée impossible jusqu’à présent.
![]() |
Les sites
de la civilisation harappéenne. La cité de Mohenjo-Dāro est située sur le cours de l’Indus. Au sud de la cité d’Harappa, on remarque un alignement de sites. Ce sont des ruines de cités bâties dans la vallée d’un fleuve aujourd’hui partiellement asséché, le Ghaggar. Ses eaux disparaissent dans les sables du désert de Thar à peu près à la longitude d’Harappa. Il est identifié à la Sarasvati des textes védiques. L’effondrement de la civilisation de l’Indus est parfois attribué à l’assèchement de ce fleuve, mais ce phénomène n’a été que partiel : la cité de Bhagwanpura a été bâtie en amont de la Sarasvati durant le stade final de cette civilisation. Un coup d’oeil sur cette carte montre de plus que, étant répartie sur une aire très vaste, elle n’a été que très partiellement affectée par cet assèchement. Les cités réparties le long de l’Indus ou en bord de mer n’ont pas dû en ressentir les effets. Signalons que, chez les Indo-Iraniens, la Sarasvati a d’abord été un cours d’eau purement mythique, une déesse-rivière (elle était appelée Haraxvaitī en avestique). Elle était la Grande Déesse des Indo-Européens. Les Indo-Aryens l’ont identifiée à un fleuve réel après leur installation en Inde. |
Remontant jusqu’au au nord de l’Afghanistan pour des raisons sûrement commerciales, les hommes de l’Indus avaient fondé vers -2500 la cité dite de Shortughaï. Ils entrèrent en contact avec une civilisation qualifiée de bactro-margienne et datée de -2200 à -1700. L’essentiel des fouilles ont été réalisées en Ouzbékistan du Sud (ancienne Bactriane) et dans l’oasis turkmène de Merv (ancienne Margiane), d’où elle paraît être originaire. Il s’agissait d’une civilisation sédentaire pratiquant une agriculture irriguée, avec un urbanisme développé. Elle comprenait une part de culture indo-européenne, comme l’attestent des amulettes représentant des divinités à deux têtes d’aigles ou des combats entre des serpents et des dragons dévoreurs, à la gueule grande ouverte. Sur un vase, on voit un dragon dévoreur, le corps rempli de soleils qu’il a sûrement avalés, onduler entre des montagnes. Ce sont des représentations de mythes indo-européens.
Au début du IIe millénaire avant notre ère, la civilisation harappéenne subit une profonde transformation. Certaines de ses caractéristiques disparurent, comme ses sceaux en stéatite. Au même moment, une nouvelle culture apparut au Gandhāra, au nord de la future zone védique. Les chevaux y étaient largement utilisés et certains morts étaient enterrés sur le dos, les jambes repliées. Ce sont des éléments de culture typiquement indo-européens. L’hypothèse actuellement la plus probable est qu’il s’agissait des premiers Indo-Aryens, venus de Bactriane.
Étaient-ils responsables de l’effondrement de la civilisation harappéenne ? V. M. Masson, de l’Académie des Sciences de Moscou, parle d’une migration progressive de groupes tribaux se mêlant aux populations locales, auquel cas le terme « d’invasion » ne serait plus adéquat. Ayant peut-être un style de vie originellement nomade, ils construisirent dans la région d’Harappa de fragiles maisons ovales ou semi-ovales en bois ou en bambou avec un toit de chaume. Plus tard, ils adoptèrent l’architecture harappéenne, qui avait subi une éclipse mais n’avait pas été oubliée. Si ces gens avaient un comportement de guerriers ou de pilleurs, ils ont pu déstabiliser les activités commerciales sur lesquelles reposait toute la civilisation harappéenne, privant ses brillantes cités de leur raison d’être. Celle-ci a peut-être également souffert d’une baisse des précipitations qui a affecté vers la fin du IIIe millénaire le nord-ouest de l’Inde, ainsi que la Bactriane et la Margiane.
Vers -1500, le royaume du Mitanni
fut créé en haute Mésopotamie,
à l’est
de l’empire des Hittites,
sur le territoire de l’actuel
Kurdistan. Un fait étonnant est que ses souverains portaient
tous des noms sanskrits. Il existait une aristocratie de guerriers
conducteurs de chars appelée les maryannu,
dont le nom
s’explique par le sanskrit marya
« jeune
guerrier ». Le vocabulaire relatif aux chevaux
était truffé de termes sanskrits. Des dieux
védiques étaient
vénérés : on
reconnaît les noms de
Mitra, de Varuna, d’Indra, des Nāsatya
ou encore de Yama, d’Agni (le Feu) et du Vayu (le Vent).
Pourtant,
le sanskrit n’était pas la langue de cette
région :
on y parlait le hourrite, une langue non indo-européenne. Le
suffixe -nnu
du terme maryannu
est d’origine hourrite. L’impression qui se
dégage des
textes est que le Mitanni était dirigé par une
aristocratie d’origine indo-aryenne ayant imposé
sa
domination sur des autochtones hourrites. Vers -1500, le sanskrit
n’était plus qu’une langue de prestige
que l’on
n’utilisait pas dans la vie quotidienne.
Une migration d’Indo-Aryens en haute Mésopotamie doit donc être supposée. Elle a dû se produire au plus tard au début du IIe millénaire, donc à l’époque de la civilisation bactro-margienne. L’intérêt exceptionnel de cette découverte est qu’elle permet de dater la culture védique : elle existait déjà au début du IIe millénaire. Les hymnes du Rig-Veda sont susceptibles de remonter à cette époque. Il semble avoir de plus existé une coïncidence chronologique entre la migration d’Indo-Aryens vers l’ouest et leur entrée en Inde. Ces mouvements dans deux directions opposés avaient-ils eu les mêmes causes ? Il est actuellement impossible de se prononcer.
Pour Koenraad Elst, les Indo-Aryens de Mésopotamie étaient des Harappéens qui avaient dû quitter leur pays à cause de l’assèchement de la Sarasvati. Même si ce phénomène avait eu les effets cataclysmiques supposés, il n’aurait pas été nécessaire d’aller aussi loin pour trouver une nouvelle patrie : les Harappéens sinistrés auraient pu s’installer beaucoup plus près de chez eux, par exemple dans la vallée du Gange. En fait, l’archéologie ne permet de distinguer aucune migration harappéenne de grande ampleur.