Les Hittites

1. Découverte.

        On connaissait de longue date le nom des Hittites, écrit htym, grâce à la Bible. Ils sont cités dans plusieurs passages, dont celui-ci (Deuxième livre des Rois, chap. 7, verset 6) : « Yahvé avait fait entendre dans le camp des Araméens un bruit de chars et de chevaux, le bruit d’une grande armée, et ils s’étaient dit entre eux : Le roi d’Israël a pris à sa solde contre nous les rois des Hittites et les rois de l’Égypte, pour qu’ils marchent contre nous. Ils se levèrent et s’enfuirent au crépuscule, abandonnant leurs tentes, leurs chevaux et leurs ânes ». Ils apparaissent ainsi comme un peuple aussi puissant que les Égyptiens, mais ces renseignements épars ne permettent pas de connaître leur identité.

        Les Hittites ont commencé à sortir de l’oubli en 1834, lors de recherches menées au centre de l’Anatolie par un jeune architecte français, Charles Texier. C’était le Ministère de l’Instruction Publique qui l’avait envoyé sur place, après avoir consulté l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il s’attendait à découvrir des vestiges de la cité romaine de Tavium, mais ce qu’il trouva était totalement déroutant : des restes de fortifications cyclopéennes et un massif rocheux couvert de bas-reliefs qui ne rappelaient en rien la civilisation romaine ou grecque. Aucune inscription ne permettait d’identifier ces vestiges. Les correspondants académiciens de Charles Texier les datèrent prudemment du VIIIe siècle avant notre ère, pensant que s’ils avaient été plus récents, des inscriptions en grec auraient été trouvées. L’idée fut émise qu’ils étaient relatifs « à une alliance entre les Mèdes et les Bactriens ». Texier lui-même décida de manière un peu légère qu’il avait trouvé les restes de Tavium. Il avait en réalité découvert les ruines de Hattusa, la capitale de l’empire hittite, occupée entre -1650 et -1200.

        Le britannique William John Hamilton partit dès 1836 sur les traces de Charles Texier, et il effectua d’autres trouvailles. Des photographies furent prises en 1861 par la seconde expédition française. C’était l’archéologue Georges Perrot qui la dirigeait. La comparaison de plusieurs sites présentant des caractéristiques communes lui fit comprendre qu’une nouvelle civilisation venait d’être découverte. En 1876, A. H. Sayce estima qu’il pouvait s’agir de ces Hittites que mentionnait la Bible. Une troisième expédition française fut conduite dans les années 1893 et 1894 par l’anthropologue et préhistorien Ernest Chantre et son épouse. Ils trouvèrent des fragments de tablettes d’argile portant des caractères cunéiformes. Certains fragments trouvés par les époux Chantre étaient rédigés en akkadien, une langue sémitique, tandis que d’autres révélaient une langue inconnue, qui était le hittite.

        A partir de 1906, le sultan Abdul Hamid II confia aux Allemands la direction des fouilles. La première campagne fut dirigée par l’orientaliste Hugo Winckler. Il mit à jour les archives royales de la capitale, constituées de milliers de tablettes. Une partie d’entre elles, rédigées en akkadien, lui donna le nom de cette cité, Hattusa. Il y avait aussi des documents en sumérien et en hourrite, une langue ni indo-européenne ni sémitique, ainsi qu’en quatre langues inconnues. Les déchiffreurs allemands partirent du principe qu’elles étaient sémitiques, comme l’akkadien, mais cette piste s’avéra être une impasse.

        Un Tchèque, Bedrich Hrozny, qui rejoignit leur équipe en 1914, trouva la clé du problème. Il remarqua que par leur structure grammaticale, trois des langues inconnues se rattachaient à la famille indo-européenne. La première phrase qu’il déchiffra fut celle-ci :

       

                        nu NINDA-an e-iz-za-at-te-ni wa-tar-ma e-ku-ut-te-ni


        La plupart des caractères cunéiformes notent une syllabe ; ils sont transcrits en italique. D’autres caractères ne donnent pas la prononciation d’une syllabe, mais la signification d’un mot : ce sont des idéogrammes. Leur origine étant sumérienne, ils sont qualifiés de sumérogrammes. Celui qui apparaît dans cette phrase, NINDA, signifie « pain ». Un troisième type de caractère précise le genre, la qualité ou la fonction d’un terme. Par exemple, le caractère URU- « ville » est placé devant le nom de la cité de Hattusa : URUha-at-tu-uš-ša-aš.

        Cette phrase contient le mot watar, que Bedrich Hrozny rapprocha de la désignation indo-européenne de l’eau : water en anglais ou voda en russe. Dans les termes ezzateni et ekuteni, il reconnut les racines indo-européennes *ed- « manger » et *ek- « boire ». La traduction proposée fut la suivante : « et vous mangerez du pain et ensuite vous boirez de l’eau ». De la sorte, la famille indo-européenne s’enrichissait d’une nouvelle langue. Deux des autres langues inconnues, le louvite et le palaïte, étaient apparentées au hittite. La quatrième, le hatti, n’était ni indo-européenne, ni sémitique. C’était la langue des autochtones de la région de Hattusa, le peuple qui y habitait avant larrivée des Hittites.

        L’intérêt du hittite est qu’il représente un stade ancien de l’indo-européen commun. Les langues indo-européennes plus évoluées connaissent trois genres, le masculin, le féminin et le neutre. De nombreux indices montrent qu’ils sont issus d’un système établissant une distinction entre l’animé et l’inanimé : l’inanimé est devenu le neutre et l’animé s’est scindé en masculin et féminin. En hittite, l’ancien système est encore vivant.

Surtout, le hittite a permis de vérifier l’existence des laryngales, qui n’étaient alors qu’une construction théorique. On note ces phonèmes par la lettre h à laquelle en ajoute des indices : h1, h2, h3, etc. Les linguistes ne se sont pas mis d’accord sur leur nombre, qui varie d’un seul à une dizaine. La vérification de leur existence a été effectuée en 1927 par Jerzy Kurylowicz. Il a vu que certains mots hittites possédaient un phonème noté h aux endroits où l’on s’attendait à trouver une laryngale. Par exemple, « os » se dit *h3est- en indo-européen commun, terme qui a commencé par devenir *ost- dans les langues autres que le hittite, d’où le grec ostêon « os », mais en hittite, on trouve haštai. A vrai dire, la correspondance n’était pas parfaite. Il a fallu ajuster la théorie des laryngales pour la rendre conforme aux données fournies par le hittite. Mais les méthodes de la linguistique ont tout de même reçu une belle confirmation.


2. Histoire.

        Les Hittites s’appelaient eux-mêmes les « gens de Nesa », du nom d’une ville où ils vivaient au début du IIe millénaire avant notre ère. Elle se trouvait au sud de Hattusa. Les Assyriens y installèrent un comptoir et y laissèrent des milliers de tablettes toutes rédigées dans leur langue, mais qui donnent de précieux renseignements sur les Hittites de cette époque. En -1750, une cité rivale, également habitée par des Hittites, détruisit Nesa. Un siècle plus tard, elle parvint à conquérir les Hatti et leur capitale, Hattusa, fondant un puissant Etat. Les souverains se disaient « rois du pays de Hatti ». Les autochtones ont donné leur nom au peuple qui les avait submergés : « hittite » dérive de « hatti ».

        Ce fut Hattusili I qui acheva la soumission des Hatti. Roi guerrier, il occupa le Kizzuwatna et détruisit la ville syrienne d’Alalah. De graves problèmes rencontrés avec ses enfants puis avec un neveu le contraignirent à prendre un très jeune petit-fils comme héritier. Le nouveau roi fut Mursili I, qui conquit Alep et Babylone en -1595. Il fut assassiné par son beau-frère. Aux environs de -1500, le territoire contrôlé par les Hittites diminua par suite de la fondation du royaume du Mitanni, où régnait une aristocratie dorigine indo-aryenne. De plus, vers -1465, la dynastie fondée par Hattusili I s’éteignit avec l’assassinat de son dernier héritier, Huzziya II. Le nouveau maître de l’empire hittite, Tuthaliya I, épousa une princesse du nom de Walanni qui était sans doute une fille de Huzziya II. Il était peut-être originaire du Kizzuwatna, où l’on parlait une langue non indo-européenne, le hourrite. Des influences hourrites furent introduites à Hattusa. Tuthaliya I entretint de bonnes relations avec les Egyptiens.

        Suppiluliuma, qui régna de -1353 à -1322, était l’un de ses descendants. Il fonda ce que l’on appelle le Nouvel Empire. Il fit campagne à l’ouest contre l’Arzawa, repoussa au nord les Gasgas et lança une grande offensive en Syrie. Alalah, Alep et Karkemish fut soumises. Suppiluliuma atteignit même la frontière égyptienne à Qadesh. Il s’allia avec un Mitannien portant un nom sanskrit, Artatama, puis il installa son gendre Shattiwaza sur le trône de ce royaumeCe fut une épidémie de peste qui l’emporta.

        L’événement le plus célèbre de l’empire hittite est le conflit qui l’opposa, en -1274, à l’Egypte du pharaon Ramsès II pour la possession de la citadelle syrienne de Qadesh. Elle occupait une position stratégique entre l’Euphrate et la Méditerranée. En -1275, son roi, Bentasina, passa du côté des Egyptiens, forçant le souverain hittite, Muwatalli II, à intervenir. Ce fut une grande bataille de chars. Ramsès II, qui dirigeait lui-même ses troupes, parvint à échapper aux Hittites, mais il perdit Qadesh. A son retour en Egypte, il célébra cette bataille comme une victoire. Décédé vers -1270, Muwatalli laissa le pouvoir à l’un de ses fils, Urhi-Teshub, mais confronté à son oncle Hattusili III, celui-ci dut se réfugier en Egypte. En -1259, un traité de paix ayant été conclu avec Ramsès II, le pharaon épousa une fille de Hattusili III et de Puduhepa.

        L’empire hittite s’effondra au début du XIIe siècle à cause de famines et de mouvements de peuples guerriers. Ce fut une période agitée dans toute la Méditerranée orientale. Les Grecs avaient fondé une civilisation florissante à Mycènes, sous l’influence de la Crète. Elle fut anéantie vers -1200. Les Phrygiens s’installèrent dans le nord de l’Anatolie sur les ruines de l’empire hittite. Au sud du plateau anatolien, le louvite continua à être utilisé. Une autre langue apparentée au hittite est le lydien, parlé à l’ouest de l’Anatolie. C’est la langue de la Lydie, un pays qui fut annexé en -546 par les Perses. Son dernier roi est le célèbre Crésus.

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