Professeur de protohistoire européenne à l’université de Paris-I et directeur de l’INRAP (l’Institut National de Recherches Archéologiques Préventives), Jean-Paul Demoule a publié dans le numéro d’avril 1998 de La Recherche un article intitulé « Les Indo-Européens, un mythe sur mesure ». Il est disponible en ligne. Son argumentation vaut la peine d’être examinée. La problématique est bien exposée par le texte introductif :
Parce qu’il y a des parentés entre langues européennes et asiatiques, il y aurait eu une langue mère. Donc un peuple qui l’aurait parlée. Qui dit langue-mère dit aussi diffusion selon un modèle généalogique, c’est-à-dire arborescent. Venant de l’est, la diffusion fut mise en oeuvre par une conquête qui dut ressembler à celle d’Attila. A ne pas en douter, l’indo-européen fut donc la langue d’un peuple guerrier et hiérarchisé... Ainsi le mythe indo-européen se construit-il : à coup de présupposés se soutenant les uns les autres.
Le problème central est bel et bien celui de l’existence d’une langue-mère. Le principal argument permettant de remettre en cause son existence est que le lien entre les différentes langues de la famille indo-européenne est assez lâche, bien que sa réalité ne puisse être mise en doute : de nombreux mots, ou plus exactement de nombres racines, ne sont pas présents dans la totalité des membres de cette famille. Parmi les quatorze groupes de langues (celtiques, germaniques, slaves, etc.) généralement distingués au sein de l’ensemble indo-européen, déclare J.-P. Demoule, il n’y a qu’une quarantaine de racines présentes dans au moins douze groupes de langues, et pas plus de 350 présentes dans au moins huit groupes de langues. On pourrait même renchérir en disant que certaines racines n’existent que dans deux groupes langues : elles constituent ce que Douglas Q. Adams a appelé les « dyades exclusives ». Il est difficile de croire que de telles racines puissent représenter un héritage indo-européen.
J.-P. Demoule propose donc de considérer la famille indo-européenne comme une famille aréale : les similitudes constatées s’expliqueraient par des contacts prolongés entre différentes langues d’origines distinctes, par des influences et des métissages. Elle ne serait pas une famille génétique, dont les langues dérivent d’une langue unique de même que les langues romanes dérivent du latin. Mais une telle hypothèse ne rend pas compte de la parenté évidente des noms de chiffres (reproduits dans l’article sur l’indo-européen commun). Ces mots appartiennent en quelque sorte au noyau dur d’une langue : ils sont impérissables et jamais ils ne sont remplacés par des termes étrangers. Prenons l’exemple du vietnamien, langue bâtie à partir d’un substrat môn-khmer qui a subi l’influence des langues thaïes et surtout du chinois. Pas moins de la moitié du vocabulaire vietnamien est d’origine chinoise. Pourtant, les Vietnamiens ont conservé les noms de chiffres qu’ils tenaient de leur héritage môn-khmer. Les noms chinois de chiffres sont passés dans leur langue, mais ils ne sont utilisés qu’en littérature ou dans certaines expressions. Il n’est donc pas raisonnable de chercher à expliquer la ressemblance entre les noms indo-européens de chiffres par des emprunts entre différentes langues. Il a par conséquent existé une langue parlée par un peuple où les chiffres se disaient *sem-s, (ou *oy-no-/*oy-kwo-), *dwō(w) , *tréyes, etc. A cela, on peut ajouter les noms de parenté : *phatēr « père », *mehatēr « mère », *bréhatēr « frère », *swesēr « sœur », etc. Les termes dérivés sont présents dans la totalité des groupes de langues indo-européennes et sont absents des langues n’appartenant pas à cette famille. L’imperfection des ressemblances entre ces groupes de langues s’explique aisément par leur longue histoire : des mots hérités de l’indo-européen commun se perdent tandis que du nouveau vocabulaire apparaît au fil des siècles et des millénaires.
L’argument principal de J.-P. Demoule ne tient donc pas. Ses autres arguments peuvent être comparés à des obus tirés à côté de leur cible : il ne s’attaque pas au vrai problème. Au XIXe siècle, les chercheurs essayaient de localiser le foyer des Indo-Européens par un procédé un peu risqué : le vocabulaire des Proto-Indo-Européens que l’on reconstituait par la comparaison linguistique était censé donner une description du pays où ils avaient vécu, et donc permettre sa localisation. Par exemple, puisqu’ils possédaient un terme désignant le hêtre, *bhāgos, ils avaient dû vivre sur un territoire où poussaient des hêtres, donc à l’ouest d’une ligne allant de Kaliningrad à Odessa : cet arbre n’est actuellement présent que là. Une telle observation n’a plus aujourd’hui de signification puisque les analyses de pollens ont démontré que le hêtre était autrefois présent à l’est de cette ligne. J.-P. Demoule critique avec raison ce procédé. Mais qui est en cause ici, c’est seulement la localisation des Proto-Indo-Européens, et non leur existence. Rejeter ce procédé de localisation est une chose ; démontrer que les Proto-Indo-Européens n’ont jamais existé en est une autre, or c’est la conclusion à laquelle J.-P. Demoule veut arriver. Il faut insister sur le fait que l’existence de ce peuple est un corollaire de l’existence d’une langue-mère.
Cet auteur critique également une vision ancienne et assez largement admise de l’expansion indo-européenne : les Proto-Indo-Européens étaient assimilés à des envahisseurs semblables aux Huns d’Attila ou aux Mongols. Il fait très justement remarquer que ces guerriers n’ont pas réussi à imposer leurs langues sur les territoires qu’ils avaient conquis. Mais peut-on en conclure que les Proto-Indo-Européens n’étaient pas un peuple guerrier et hiérarchisé comme les Huns ou les Mongols ? Non, parce qu’il a existé un peuple de ce type qui a réussi à diffuser sa langue sur un territoire immense : les Turcs. Evidemment, J.-P. Demoule oublie de les mentionner. Originaires de la Mongolie occidentale, les Turcs n’ont pas effectué de conquête aussi brutale que les Mongols, mais des migrations progressives de tribus ont porté leur langue de la Sibérie jusqu’en Anatolie. Le modèle attribuant l’expansion des langues indo-européennes à un peuple guerrier n’a donc rien d’absurde (voir à ce sujet l’article sur le processus de diffusion).
J.-P. Demoule pense à attaquer Georges Dumézil : celui-ci a mis en évidence une structure commune aux différentes mythologies indo-européennes qu’il a appelée la trifonctionnalité. D’après lui, cette structure n’existerait pas dans les mythologies des autres peuples, sauf éventuellement dans celles qui auraient subi des influences indo-européennes. La trifonctionnalité serait donc propre aux Indo-Européens. Niant l’existence de tout ce qui peut évoquer une identité indo-européenne, J.-P. Demoule remarque que la mythologie grecque rentre mal dans ce schéma et que, inversement, il a été repéré dans la mythologie japonaise. Il en conclut que « la comparaison des mythes plaide en réalité plus pour une circulation en tous sens, durant les millénaires de l’Europe pré- et protohistorique, à l’instar des biens et des personnes, qu’il ne permet d’assimiler trifonctionnalité et indo-européanité ». Il est vrai que G. Dumézil n’avait guère pu faire appel au matériel mythologique grec pour définir la trifonctionnalité. Ses continuateurs, Francis Vian, Atsuhiko Yoshida et Bernard Sergent, ont cependant démontré l’existence de cette structure chez les Grecs. Il n’y a guère que chez les Hittites qu’elle soit difficile à mettre en évidence, sans doute parce que leur religion est issue d’un syncrétisme avec celles des Hattis et des Hourrites. Par ailleurs, la mythologie indo-européenne s’est largement diffusée en Extrême-Orient, jusqu’au Japon. Il est donc risqué de faire appel à la mythologie comparée pour définir le concept d’indo-européanité. Ce concept doit rester linguistique.
Ayant conclu que les Indo-Européens ne sont qu’un mythe, J.-P. Demoule explique sa formation par l’antisémitisme des Européens : comme elle enseignait que tous les hommes descendait d’Adam et d’Eve, la Bible faisait d’eux des cousins des Juifs, situation qui lui était insupportable. Les savants européens ont donc été trop heureux de découvrir qu’ils parlaient des langues n’ayant pas la même origine que l’hébreu. Ils se sont attachés à définir une identité indo-européenne en faisant souvent abstraction de toute rigueur scientifique, démarche qui a abouti à la naissance du nazisme. Cette doctrine alliait l’antisémitisme à l’exaltation des Indo-Européens, désignés par le nom d’Aryens et considérés comme de grands blonds aux yeux bleus dont les Germains étaient les meilleurs représentants. C’est bel et bien ainsi que le nazisme s’est constitué, mais les errements du passé et la peur de l’extrême-droite ne doivent pas conduire à rejeter l’ensemble des études indo-européennes et les évidences sur lesquelles elles reposent.
La vidéo d’une conférence de Colin Renfrew et Jean-Paul Demoule, La saga des langues indo-européennes, est disponible en ligne. Elle a été donnée le 17 février 2005 à la Cité des Sciences et de l’Industrie.