On y distingue toujours trois classes. Le titre le plus élevé de l’aristocratie était celui du roi, le afshīn ou le ikhshid. Le souverain de Boukhara portait un titre spécial, Bukhār khudāt. Durant les VIIe et VIIIe siècles, les rois étaient de plus en plus élus par les nobles, ce qui limitait leur pouvoir. C’est de cette manière que le ikhshid Ghurak est monté sur le trône de Samarcande, après la chute de Tarkhan. Parmi les nobles (āzād), il y avait les dihqān. Cette classe était beaucoup plus ouverte qu’en Europe : dans la ville de Panjikand, elle ne représentait pas moins de quinze pour cent de la population. Elle comprenait les propriétaires fonciers, qui jouissaient parfois d’un pouvoir considérable et avaient des guerriers professionnels à leur disposition, les chakir. Ces derniers constituaient le noyau des armées sogdiennes.
L’historien perse Narshakhi a donné cette description de la cour de Tughshada, la reine de Boukhara. Sa coutume était chaque jour de :
« s’asseoir sur un trône, tandis que devant elle, se tenaient des esclaves, des maîtres du sérail, c’est-à-dire des eunuques, et des nobles. Elle avait fait une obligation pour la population que chaque jour, des dihqān aux princes, deux mille jeunes, ceints de ceintures d’or et portant des épées [à l’épaule], devraient apparaître pour le service et se tenir à distance. Quand la Khatun sortait, tout le monde lui faisait obéissance pendant qu’elle effectuait des recherches sur les affaires de l’État. Elle donnait des ordres et des interdictions ; elle offrait un vêtement pour honorer qui elle voulait et punissait qui elle voulait... Au soir, elle sortait de la même manière et s’asseyait sur le trône. Quelques dihqān et princes se tenaient devant elle en deux rangs, à son service jusqu’au coucher du soleil. »
Les peintures sogdiennes montrent des dihqān en train de festoyer. Les hommes portaient des ceintures d’or où étaient accrochés de superbes épées ou poignards. Des femmes leurs tenaient compagnie. Tous étaient assis ou étendus sur des tapis, avec leurs serviteurs en arrière-plan.
A l’époque dont nous parlons, les Turcs avaient exercé une influence sur les Sogdiens. Le plus haut titre administratif, le tudun (peut-être le chef du service civil), était d’origine turque. Il restait cependant des hauts dignitaires purement sogdiens, comme le farmandār, en charge de toutes les affaires financières et économiques, le commandant des forces armées et l’archiviste en chef, ainsi que des collecteurs de taxes. Cette administration fonctionnait de manière bureaucratique, mais efficacement et sans inégalité.
Aux yeux des étrangers, les Sogdiens étaient surtout des marchands. Leur activité commerciale était indéniable, mais leur économie reposait surtout sur la pratique de l’agriculture. Les conditions météorologiques les contraignaient à développer des réseaux d’irrigation. Le village sogdien paraît avoir coïncidé avec le groupe agnatique.
La fabrication de soie a débuté en Sogdiane aux alentours de l’an 700. Au cours de la bataille du Talas, des artisans chinois qui savaient fabriquer du papier ont été capturés. Cela valut à Samarcande de devenir un important centre de production de papier. Les artisans et les petits commerçants vivaient dans des maisons à un étage et plusieurs pièces. Certains devaient louer des ateliers ou des boutiques.
Les esclaves étaient nombreux. Il s’agissait de personnes capturées lors des guerres, prises comme otages, vendues par leur famille ou qui s’étaient elles-mêmes placées sous la protection d'un maître.
Les annales de la dynastie chinoise des Tang donne la description suivante des coutumes sogdiennes:
« Les habitants de ces principautés aiment le vin. Ils se plaisent à danser et à chanter dans les rues. Le roi a un chapeau de feutre qu’il orne d’or et de divers joyaux. Les femmes se font un chignon : elles portent un bonnet noir auquel elles cousent des fleurs d’or. Quand elles ont accouché d’un enfant, elles lui font manger du sucre candi et elles lui mettent de la colle sur la main, dans le désir que lorsqu’il sera grand, il ait des paroles douces et tienne les objets précieux comme s’ils étaient adhérents à ses mains. Ces gens sont habitués à écrire en lignes horizontales. Ils excellent au commerce et aiment le gain. Dès qu’un homme a vingt ans, il s’en va dans les royaumes voisins. Partout où on peut gagner, ils sont allés. »
A la même époque, le pèlerin chinois Xuanzang a laissé ce témoignage sur Samarcande:
« Sa capitale a plus de 20 li de tour (environ 10 km). Elle est excessivement forte avec une importante population. Le pays a un grand entrepôt commercial, est très fertile, abondant en fleurs et en arbres et fournit beaucoup de beaux chevaux. Ses habitants sont des artisans habiles et énergiques. Tous les pays Hu (iraniens) considèrent ce royaume comme leur centre et se font un modèle de ses institutions. Le roi est un homme d’esprit et de courage auquel les États voisins obéissent. Il a une superbe armée où la plupart des soldats sont des chakir. Ce sont des hommes de grande valeur, qui voient en la mort un retour vers leurs parents, et contre lesquels aucun ennemi ne peut tenir au combat. »
D’une manière générale, en ce qui concerne la religion, les Sogdiens ont été assez perméables aux influences extérieures. Dans leurs textes, on trouve les noms de vieilles divinités iraniennes. Leurs noms sont donnés en transcription gréco-latine de l’écriture sogdienne, qui ignorait les voyelles :
La plus importante divinité féminine était Nanai, qui possédait quatre bras et s’asseyait sur un lion. Ahura Mazdā (Xwrmzt'βγ), le dieu théoriquement unique du zoroastrisme, était très rarement mentionné, mais les Sogdiens connaissaient son fondateur, Zarathoustra (Zrwsc). Ils adhéraient à un courant de cette religion qui plaçait Zurvan (zrw), le Temps, en tête du panthéon. Il était considéré comme le père d’Ahura Mazdā (ou Ohrmazd) et de son ennemi Angra Mainyu (ou Ahriman), l’Esprit du Mal. Les noms des six Amesha Spenta, divinités auxiliaires d’Ahura Mazdā selon la philosophie de Zarathoustra, étaient utilisés comme noms personnels.
De même que les Sogdiens n’ont jamais créé d’État unifié, ils n’ont jamais donné d’autorité centrale à leur religion. C’est une différence essentielle avec le zoroastrisme tel qu’il était pratiqué dans la Perse des Sassanides. La religion sogdienne était une affaire individuelle. Chaque famille et chaque communauté avait ses propres patrons. Des autels étaient aménagés dans chaque maison. Les Arabes ont mentionné des « temples du feu » très richement décorés et des « idoles » en or et en argent, parfois de grande taille. La pratique zoroastrienne de décharnement des cadavres est attestée au moins jusqu’au cinquième siècle.
Etant en contact avec tous les pays de l’Asie, les Sogdiens connaissaient bien sûr les divinités indiennes. Ils s’inspiraient de l’iconographie indienne pour représenter leurs propres dieux. Zurvan était ainsi représenté sous la forme de Brahma.
Le bouddhisme est arrivé en Chine en passant par la Sogdiane, mais s’il est resté présent sur ce territoire, il y a toujours occupé une place marginale. On connaît un Sogdien qui s’est converti au bouddhisme au Viêt Nam, alors appelé le Giao-Chi, au IIIe siècle. Il était le fils de négociants qui s’étaient installés dans ce pays. Il arriva à Nankin en 247 afin de convertir le roi Sun Quan et il y mourut en 280 après avoir traduit de nombreux livres sanskrits en chinois. Son nom, prononcé à la manière chinoise, est Kangsenghui.