L’un des plus importants dieux du panthéon grec est longtemps resté incompris. Au début du XXe siècle, une thèse élaborée par des grands noms de l’hellénisme tels que Ulrich von Wilamowitz-Möllendorf ou Martin Persson Nilsson donnait une origine orientale à Apollon : elle le faisait venir d’Anatolie ou de Syrie. Apollon conserverait son caractère indo-européen dans le premier cas mais pas dans le second cas. Cette thèse a été souvent reprise, y compris par de très sérieux auteurs comme Pierre Grimal. Reconnaissant toutefois qu’Apollon était trop ancré dans la culture grecque pour en être totalement étranger, celui-ci affirmait dans les années 1960 que sa personnalité résultait de la fusion d’un dieu proprement grec avec un dieu hittite.
Les récents travaux de Bernard Sergent ont définitivement réglé le problème des origines d’Apollon : il a démontré que quasiment toutes ses caractéristiques se retrouvent chez le dieu celtique Lug, et inversement. En d’autres termes, Lug et Apollon sont identiques. Ce dieu ne peut qu’être un héritage commun aux Celtes et aux Grecs et remonter au moins au IIIe millénaire avant notre ère. En partant de là, il n’est pas difficile de vérifier qu’il est en fait un dieu indo-européen dont la version germanique est Wotan/Odin. Avant d’exprimer des réserves ou de qualifier de simple « théorie » les travaux de B. Sergent, il est recommandé de lire les 331 pages du Livre des dieux où son argumentation est exposée. Certains points peuvent être contestés. L’identité du dieu gallo-romain Mercure et de Lug est admise comme un axiome (ce qui permet de comparer Apollon à Mercure en plus de Lug) alors que l’on peut avoir des doutes à ce sujet. Le mythe selon lequel Apollon attache le Satyre Marsyas à un pin pour l’écorcher est vu comme une déformation d’un mythe antérieur où c’est Apollon qui était accroché à un arbre puis écorché ou décharné. Un parallèle est ainsi trouvé avec l’histoire de Lleu, la version galloise de Lug, qui meurt et perd sa chair au sommet d’un chêne. La comparaison est un peu forcée. Mais les critiques que l’on peut faire ne diminuent guère la validité de l’ensemble.

Apollon (à gauche) et Artémis, par le potier Brygos (vers -470)
Apollon était un roi. Cette caractéristique s’est affaiblie puis a disparu chez les Athéniens, par suite de la suppression de la royauté. Dans les poèmes homériques, il est systématiquement qualifié d’anax, c’est-à-dire de « seigneur, maître ». Ce terme dérive en fait de wanax, la désignation des rois dans la Grèce mycénienne, au IIe millénaire avant notre ère. Une étymologie plausible de son nom le fait dériver du grec ápella, équivalent à agora. Dans de nombreuses cités, une statue d’Apollon trônait sur l’agora, la place centrale où le peuple se réunissait en assemblée politique. Pour être un véritable roi indo-européen, Apollon doit être un guerrier. Il apparaît plutôt comme un « meurtrier », une divinité apportant une mort soudaine avec son arc et ses flèches. Néanmoins, lors de la guerre de Troie, il est bel et bien un combattant jouant un rôle actif sur le champ de bataille. Etant du côté des Troyens, il lui arrive de massacrer les Grecs. C’est pratiquement lui qui tue Patrocle, et plus tard, qui guide vers Achille la flèche tirée par Pâris.
Alors que les Spartiates combattaient pour la ville d’Amyclée, près de leur cité, il leur apparut. Ils lui élevèrent alors une statue. La raison de son apparition n’est pas précisée mais l’on imagine aisément qu’il voulait apporter la victoire aux armée de Sparte. Sa statue était assez curieuse : il avait deux têtes montées sur deux bustes, une masculine et une féminine. On disait donc qu’il avait quatre oreilles et quatre mains. Cette représentation correspond à la féminisation d’Apollon que montrent certains vases grecs : il porte des costumes de femme. Est-ce vraiment si étrange ? Les textes grecs attribuent une sœur jumelle à Apollon, la vierge Artémis, née juste avant lui. Elle partageait sa fonction de « meurtrier », affaiblissement d’une fonction qui avait dû être plus guerrière. Il est alors permis de supposer que la statue d’Amyclée représentait Apollon et Artémis fusionnés par le bas du corps. Bien que correspondant à Apollon, Lug n’a pas de sœur jumelle, mais il possède une part féminine apparaissant au moment de sa mort et un texte le montre associé à une jeune fille qui est la Souveraineté de l’Irlande.
La jeunesse et la beauté d’Apollon sont bien connues. Il est aussi en rapport étroit avec le soleil. Malgré cet aspect charmant, il est parfois associé (comme à Artémis) à Phobos, la Peur personnifiée. A son arrivée sur l’Olympe, il fait trembler tous les dieux, sauf Zeus « qui aime la foudre » et sa mère Léto. D’autres indices montrent qu’il est consubstantiel à la foudre. Il lui arrive d’être méchant et vindicatif. De même que sa sœur, il peut propager des épidémies, notamment la peste qui a fait des ravages dans la Grèce antique.
Apollon est un devin de première importance, maître du sanctuaire oraculaire de Delphes mais aussi d’autres sanctuaires moins connus. Il est encore très jeune quand il y arriva. Après s’être unie avec Zeus, Léto dut chercher un endroit situé à l’écart du monde pour accoucher. Ce fut l’île d’Ortygie (l’île aux Cailles), qu’Apollon rebaptisa Délos (« la Brillante »). Des cygnes conduisirent le jeune garçon au pays des Hyperboréens, où il resta un an, puis il arriva en Grèce. Il se mit à la recherche d’un lieu pour construire un sanctuaire. C’est ainsi qu’il arriva sur le site de Delphes, alors recouvert par la forêt. Il tua un serpent ou dragon monstrueux habitant près d’une source, qui faisait des ravages dans le pays, puis il récupéra un oracle de la déesse Thémis dont cette créature avait été la gardienne. Comme il laissa cette dernière pourrir sur place, elle fut appelée Python, nom dérivant du verbe pýthô « pourrir, se putréfier ». Il importe de remarquer qu’Apollon n’a pas fondé d’oracle, mais que son œuvre a été celle d’un défricheur et d’un bâtisseur : il a construit les bâtiments d’un sanctuaire auparavant sauvage.
La qualité de devin d’Apollon le rattache à la première fonction, de même que sa qualité d’aède : il est un poète semblable à Homère. Il est également un médecin et son fils Asclépios est le dieu de la médecine. Enfin, il est un pasteur, protecteur des troupeaux, et un maître des moissons, ce qui le rattache à la troisième fonction. Il apparaît ainsi comme un dieu multifonctionnel, à la riche personnalité. La définition de Lug fournie par C.-J. Guyonvarc’h et F. Le Roux peut aussi bien s’appliquer à lui : il transcende toutes les classes et assume toutes les fonctions ; il est par conséquent « hors classe », étant à lui seul « tous les dieux ». Des chercheurs ont voulu le définir comme un dieu-loup, un dieu-vent ou un dieu des tempêtes, un dieu-feu ou un dieu des bergers, mais ces visions de sa personnalité sont trop réductrices.
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