Les Albanais



        La langue albanaise (shqip) est parlée en Albanie et dans certaines régions voisines, notamment au Kosovo, en République de Macédoine, dans le district de Tetovo, et en Grèce occidentale. Une quarantaine de villages albanophones (Arbëreshë) sont situés au sud de l’Italie, depuis le XVe siècle : Alphonse Ier d’Aragon fit venir fit venir des mercenaire d’Albanie pour réprimer une révolte et leur donna des terres.

        Il existe deux dialectes non intercompréhensibles, le guègue au nord et le tosque au sud. C’est le premier qui est parlé au Kosovo et en Macédoine ; ses locuteurs sont au nombre de 2 800 000 environ, dont 2 000 000 en Albanie. Le tosque a servi à constituer l’albanais standard depuis 1952 ; il comprend 2 900 000 locuteurs en Albanie. C’est une langue tardivement attestée car ses premiers textes ne datent que du XVe siècle. Elle comporte un important vocabulaire latin, slave, grec et italien.

        Le nom de l’Albanie apparaît pour la première fois dans des textes byzantins du XIe siècle mais au IIe siècle, Ptolémée mentionne un peuple des Albanoï dans l’actuelle République de Macédoine. Cela indiquerait que dans l’Antiquité, les Albanais occupaient une position plus orientale que maintenant. Selon le linguiste Vladimir Georgiev, les termes latins qui sont entrés dans la langue albanaise provenaient d’une forme orientale du latin, le protoroumain, plutôt que du latin parlé sur les rives de la Mer Adriatique. L’actuel territoire des Albanais semble auparavant avoir été slavophone, car l’évolution phonétique des toponymes qui étaient déjà connus dans l’Antiquité a été conforme à celle du slave. Les Slaves étant arrivés dans les Balkans au VIe siècle, les Albanais ont dû s’installer en Albanie plusieurs siècles après cette époque.

        A la suite de V. Georgiev, plusieurs linguistiques, tels qu’Eric P. Hamp ou Mircea M. Rădulescu, ont défendu un thèse rattachant la langue albanaise au daco-mésien. La Mysie était un territoire situé le long du Danube, de la Serbie jusqu’à la Mer Noire, et la Dacie se trouvait plus au nord, en Roumanie. La Mésie fut transformée en province romaine en -44 et la Dacie le fut au Ier siècle. Des rameaux d’une même langue indo-européenne étaient parlés sur ces territoires, mais elle est à vrai dire mal connue. Quelques termes daces sont passés dans la langue roumaine, d’origine latine.

        
        Une autre thèse fait descendre les Albanais des Illyriens, qui vivaient durant l’Antiquité au nord-ouest de la Grèce, sur les rives de l’Adriatique. On connaît leur langue grâce à des noms de tribus, des toponymes et quelques noms de personnes. Les Grecs les ont mentionnés depuis le VIe siècle avant notre ère : ils les appelaient Illyrioï. Par la suite, les Romains ont nommé Illyricum une région plus vaste, englobant les Illyrioï des Grecs et d’autres peuples qui ne parlaient pas forcément l’illyrien. Cette région comprenait toute la côte de l’Adriatique et s’étendait jusqu’au Danube. Cependant, Pline l’Ancien a donné une définition plus restrictive de l’Illyricum qui rejoint celle des Grecs : ce territoire va de l’Albanie centrale à la Croatie méridionale, jusqu’à la vallée de la Neretva. Sur les côtes italiennes situées en face de l’Albanie, on parlait le messapien au moins depuis le début du Ier millénaire avant notre ère, et il est certain que ses locuteurs étaient des Illyriens qui avaient franchi la mer. Le nom de leur langue dérive de celui d’une tribu appelée les Messapii par les Romains. Une caractéristique intéressante des Illyriens est d’avoir enterré leurs morts sous des tumulus jusqu’au début de notre ère. C’est une coutume typiquement indo-européenne. La pratique intensive de l’élevage, comme en Albanie actuelle, entretenait le maintien d’une forme de nomadisme. Les premières cités fortifiées ont été construites au Ve siècle avant notre ère.



L
Illyricum des Romains, au sens large.

        L’Illyrie (au sens propre) correspond à peu près à l’Albanie, avec un léger décalage vers le nord. De là, vient la thèse considérant les Albanais comme d’anciens Illyriens. Elle est admise par tous les chercheurs albanais, qui peuvent ainsi considérer leur peuple comme autochtone, mais elle ne tient pas compte des importants mouvements de populations qui se sont produits au cours du Ier millénaire dans les Balkans. Il y a un vide à combler entre la dernière mention des Illyriens dans les textes byzantins au VIe siècle (époque de l’arrivée des Slaves) et la première mention des Albanais au XIe siècle : que s’est-il passé entre-temps ? Les archéologues ont défini une culture dite de Koman, qui prolonge la métallurgie et l’art illyrien au-delà du VIe siècle, mais l’étude des cultures sous leur aspect matériel est de peu de secours pour retracer l’histoire des langues. Ce n’est pas parce que l’on continuait à fabriquer des bijoux de type illyrien après le VIe siècle que l’on parlait toujours l’illyrien. Il reste la possibilité d’expliquer des noms ou des toponymes illyro-messapiens par l’albanais. Le rapprochement le plus significatif est celui-ci : le nom du port de Brindisi en Italie, Brundisium en latin, est d’origine messapienne et signifie « Branches de cerf », or il pourrait s’expliquer par l’albanais bri « corne » et dre « cerf ». D’autres rapprochements sont moins pertinents. Ainsi, la seule étymologie que l’on ait trouvée au nom de Dardaniens, peuple considéré par le géographe grec (d’époque romaine) Strabon comme illyrien, fait appel à l’albanais dardë « poire, poirier ». Mais les Dardaniens, localisés par les Anciens dans l’actuel Kosovo, parlaient-ils effectivement l’illyrien ? La question est très controversée. Les Albanoï de Ptolémée vivant juste au sud des Dardaniens et le nom de ces derniers pouvant sexpliquer par lalbanais, ces deux peuples ont pu être apparentés mais être distincts des Illyriens.

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